GP

Un journal pas intime

Tag: collège privé

Dre mère Teresa Dolittle

J’ai fréquenté une école secondaire privée pour filles.  Une institution notoire hissée sur le haut d’une butte il y a plus ou moins 160 ans – ça sent d’ailleurs encore la congrégation dans certains racoins… Cette école offre le programme d’éducation internationale (PEI). C’est quoi le PEI? C’est, en quelque sorte, une version élitiste de la polyvalente. On nous forme belles et bonnes et propres et legit. On nous éduque à faire la différence en «le régulier» et nous. Les élèves sont plongées parmi des lignes directrices de vie édictées par l’Organisation du Baccalauréat International (BI). Celles-ci sont appelées «aires d’interaction». On y retrouve notamment apprendre à apprendre et Homo faber – eh oui, il fallait bien un terme latin! On se fait donner les outils nécessaires pour être de vraies petites modèles sociétaires, pour être capables «[d’apprendre] à considérer les connaissances acquises comme faisant partie d’un tout», en étant ouvertes sur le monde, soucieuses de la couche d’ozone, curieuses intellectuellement, le tout en bonne santé.

Un des volets préconisés par le PEI est l’engagement communautaire. Les étudiantes sont soumises à l’implication bénévole pour X nombres d’heures prédéfinies par années. Ces heures de serviabilité sont obligatoires afin de demeurer dans le programme.

J’ai le souvenir d’avoir participé à une campagne de vente de jonquilles, au Zellers, pour la Société canadienne du cancer. J’ai aussi assisté la vente de pains aux fruits à Noël, encore dans le hall du Zellers. J’ai chronométré des courses de natation pour un club de piscine à l’université. J’ai aidé un centre de conservation de reptiles et d’amphibiens.  Je devais d’ailleurs y laver les aquariums et j’avais peur de me faire empoisonner par les grenouilles fluo.  Je prenais toutefois un malin plaisir à toucher les bébés couleuvres.  J’avais l’air assez bad ass pour une fille en jumper et en polo, car oui, je devais porter mon uniforme lors de mes heures de bénévolat.

À cette époque, systématiquement, et peu importe l’activité, à peine arrivée sur place je pensais déjà au moment où ma feuille de présence se ferait signer à la fin de mon shift. Au moment où je pourrais retourner chez moi chiller comme onchill au secondaire. Un certain samedi matin alors que je me dirigeais vers une activité, j’ai même pleuré, car j’allais manquer «Katerine Romanoff, espionne internationale» à Bouledogue Bazar.

Il m’était alors clairement impossible de saisir les fondements de ces implications. Je n’étais pas en mesure de mettre en perspective les conséquences et les incidences implicites du bénévolat. Je comprenais rationnellement que c’est une B.A., un don de soi ennoblissant puisqu’aider l’autre est s’aider soi – ou quelque chose de cette nature.

À la fin de mes études secondaires, j’étais totalement saturée de l’engagement communautaire.  J’étais irritée d’être forcée à redonner à la société. Désabusée des rapports et des bilans trimestriels dans lesquels j’étirais la sauce selon quoi mes actions philanthropiques faisaient de moi une meilleure personne.

En août dernier, j’ai repensé au collège privé.  J’ai réévalué la notion perdue de travailler sans pour autant être rémunérée et j’ai été recrutée à la SPCA.

Au début, je me prenais pour Gandhi.  En fait, pour un doux mélange en mère Teresa et Docteur Dolittle. J’exhibais mon altruisme. Je portais la SPCA comme une médaille, comme un autocollant de plus sur ma carte de dons de sang. J’étais belle et bonne et propre et legit à nouveau. J’aide, sans rétribution, de pauvres petits animaux sans défense! Non seulement je pouvais faire le paon, mais j’adore vraiment ce que je fais là-bas.

Je suis conseillère à l’adoption. Je sers donc de pont entre les familles, les chats ou les chiens. Je matche les love giversaux love receivers.

C’est après m’être occupée de ma première adoption de façon autonome, suite à plusieurs semaines de formation, que j’ai compris. J’ai saisi ce que je ne pouvais au moment de la puberté : à quel point faire du bien fait du bien. Jamais un cours en éducation au choix de carrière, ou un tutorat sur les aires d’interaction n’auraient pu me faire concevoir la puissance du sentiment de bien-être dont je suis emplie aujourd’hui à faire ce que j’aime profondément.

De ce fait, j’ai aussi pris conscience que faire du bénévolat est purement égoïste. Que comme volontaire, je porte aussi le chapeau de voleuse. Je dérobe des notions fondamentales propres à la science animale et me crée des compétences solides en service à la clientèle. J’ai également le privilège de pouvoir faucher des milliers de câlins aux animaux, et des sourires aux adoptants potentiels. Depuis 6 mois, à ma façon, j’exploite la SPCA. Je profite de ce qu’ils m’offrent, à bras ouvert, et ce, pour la modique somme de 3h par semaine. Je suis finalement un heureux mélange de mère Teresa et Arsène Lupin, caregiver cambrioleuse.

114 rue de la Cathédrale

En 2001, à la première journée de ma première année du secondaire, je fais la rencontre d’une jeune fille timide, cheveux noirs, yeux bleus, tapissée de freckles sur le nez.

À cause de la première lettre de nos noms de famille, nous sommes prédisposées à nous retrouver l’une à côté de l’autre parmi les rangées de bureaux.  La proximité induite de son T et mon P brise la glace.  Au premier tour d’horizon, nos regards se croisent et après quelques grimaces angoissées, l’inconfort devient conversation.

Ce midi-là, on mange ensemble à la café.

Tous les projets d’équipe on les faits ensemble.
On se fait appeler les jumelles, les sœurs, les inséparables.

Je me rappellerai toujours de la fois où, dans le cadre d’un cours de bio environnementale de 2e année, on fait un projet de sketchs chantés, un medley de chansons rematricé avec des paroles sur le lixiviat.  Oui, oui.  Sur du jus de poubelles.

Cette même année, on fait un pacte.  Ledit pacte est de se rencontrer dix ans plus tard, devant les portes du collège privé que l’on fréquente.  On est alors le 20 mai 2002.

À la fin de notre secondaire trois, en pleine puberté et ce qu’elle comporte, on en vient conjointement à la conclusion que notre duo s’effrite.  Par amour réciproque, on décide de conclure la relation avant qu’elle ne s’envenime.  Pas pire mature pour des ‘tits culs de 14 ans.

À la fin de cette épopée scolaire, alors qu’il est temps de choisir écrivaines pour l’épitaphe de notre secondaire, on se retrouve.  Aussi maladroites qu’à notre première rencontre, notre baluchon relationnel affecté par ces deux ans d’abstinence amicale, on décide qu’il n’y a personne de mieux placé pour rédiger notre mot de finissante.

Celui que mon amie m’écrit se termine par ceci : «… alors je t’attendrai le 20 mai 2012.»

Quatre ans de silence plus tard, je lui écris à mon tour : «À quelle heure déjà le 20 mai?»  «À 20h» me répondit-elle,  «N’oubli pas!»

Le temps venu, je prends congé à mon travail.  J’organise du transport pour me rendre sur le palier du 114 rue de la Cathédrale.

J’arrive sur les marches de l’entrée principale à 19h50.  À 20h, toujours rien.  L’attente est languissante.  Mon pouls piétine mon estomac.  À 20h15, toujours rien.  À 20h30, encore rien.  À 20h40, je pars.  Je quitte emplie d’une nostalgie avortée.  Je reprends mon souffle avant de reprendre le volant.  Les larmes perlent tant que je crois les voir s’afficher sur le pare-brise.  Il ne pleut pas, je pleure.  J’arrive à la maison, ma maman me voit, comprends instantanément.

Assise lasse sur le balcon, ma mère et moi débreffons.  On en vient à la conclusion que ce n’est pas tout le monde qui a le courage de revisiter des marches si souvent bravées.  Que l’important est que j’y étais, moi, accroupie sur le podium du passé, fidèle à ma parole.  Ma mère me dit : «Ne perds pas espoir.»   Elle a raison.  Je me dois de continuer à chercher cette personne qui, tout aussi loyalement que moi, m’attendra sur un autel.  Le jour où nous nous retrouverons, l’attente aura valu la peine, tout aussi grande qu’elle m’ait été alors.