114 rue de la Cathédrale

par GP

En 2001, à la première journée de ma première année du secondaire, je fais la rencontre d’une jeune fille timide, cheveux noirs, yeux bleus, tapissée de freckles sur le nez.

À cause de la première lettre de nos noms de famille, nous sommes prédisposées à nous retrouver l’une à côté de l’autre parmi les rangées de bureaux.  La proximité induite de son T et mon P brise la glace.  Au premier tour d’horizon, nos regards se croisent et après quelques grimaces angoissées, l’inconfort devient conversation.

Ce midi-là, on mange ensemble à la café.

Tous les projets d’équipe on les faits ensemble.
On se fait appeler les jumelles, les sœurs, les inséparables.

Je me rappellerai toujours de la fois où, dans le cadre d’un cours de bio environnementale de 2e année, on fait un projet de sketchs chantés, un medley de chansons rematricé avec des paroles sur le lixiviat.  Oui, oui.  Sur du jus de poubelles.

Cette même année, on fait un pacte.  Ledit pacte est de se rencontrer dix ans plus tard, devant les portes du collège privé que l’on fréquente.  On est alors le 20 mai 2002.

À la fin de notre secondaire trois, en pleine puberté et ce qu’elle comporte, on en vient conjointement à la conclusion que notre duo s’effrite.  Par amour réciproque, on décide de conclure la relation avant qu’elle ne s’envenime.  Pas pire mature pour des ‘tits culs de 14 ans.

À la fin de cette épopée scolaire, alors qu’il est temps de choisir écrivaines pour l’épitaphe de notre secondaire, on se retrouve.  Aussi maladroites qu’à notre première rencontre, notre baluchon relationnel affecté par ces deux ans d’abstinence amicale, on décide qu’il n’y a personne de mieux placé pour rédiger notre mot de finissante.

Celui que mon amie m’écrit se termine par ceci : «… alors je t’attendrai le 20 mai 2012.»

Quatre ans de silence plus tard, je lui écris à mon tour : «À quelle heure déjà le 20 mai?»  «À 20h» me répondit-elle,  «N’oubli pas!»

Le temps venu, je prends congé à mon travail.  J’organise du transport pour me rendre sur le palier du 114 rue de la Cathédrale.

J’arrive sur les marches de l’entrée principale à 19h50.  À 20h, toujours rien.  L’attente est languissante.  Mon pouls piétine mon estomac.  À 20h15, toujours rien.  À 20h30, encore rien.  À 20h40, je pars.  Je quitte emplie d’une nostalgie avortée.  Je reprends mon souffle avant de reprendre le volant.  Les larmes perlent tant que je crois les voir s’afficher sur le pare-brise.  Il ne pleut pas, je pleure.  J’arrive à la maison, ma maman me voit, comprends instantanément.

Assise lasse sur le balcon, ma mère et moi débreffons.  On en vient à la conclusion que ce n’est pas tout le monde qui a le courage de revisiter des marches si souvent bravées.  Que l’important est que j’y étais, moi, accroupie sur le podium du passé, fidèle à ma parole.  Ma mère me dit : «Ne perds pas espoir.»   Elle a raison.  Je me dois de continuer à chercher cette personne qui, tout aussi loyalement que moi, m’attendra sur un autel.  Le jour où nous nous retrouverons, l’attente aura valu la peine, tout aussi grande qu’elle m’ait été alors.