GP

Un journal pas intime

Lobotomisée en maternelle.

Cette fois, j’avais 5 ans.
Premier jour de maternelle.

Ma mère avait pris soin de m’amener choisir mes effets scolaires.  J’avais pointé un étui rose, des crayons roses, des cahiers roses, des ciseaux roses, un sac à dos rose.
C’est justement ma mère qui était la chauffeuse du grand parcours vers l’institution préscolaire tant désirée.

La garderie, j’avais aimé, mais j’avais trouvé  ça monotone.  Les crayons de cire, les siestes, les dessins, les ateliers éducatifs…  C’était bien.  Toutefois, pas assez.  Moi, je voulais conquérir le monde des connaissances.  Je voulais posséder la grammaire, réinventer la lecture, métamorphoser la prose.  Je voulais que les rimes soient friands de mon stylo,  que les feuilles lignées trouvent refuge sous mon poignet, sous ma paume.  Je voulais exploiter la pagination, embrasser les reliures, dicter et réciter les encyclopédies.

À cette époque, je ne savais lire que quelques syllabes et je savais écrire : « Maman ; Papa ; à Maman ; à Papa ; je t’aime Maman ; je t’aime Papa ; je rêve à toi Maman ; je rêve à toi Papa ; de Garance ».

Ma mère se gare.  J’arrache ma ceinture de sécurité.  Je sors.  Elle me suit fidèlement alors que je trotte fièrement devant elle vers mon école.  L’école qui allait m’instruire.  L’école où j’allais devenir une grande personne.  À notre arrivée en classe, ma mère me sourit et sortit.

Le soir venu, ma mère se gara.  Elle n’eut pas le temps de déboucler sa ceinture de sécurité que j’étais déjà à ses côtés dans la voiture.
J’avais le souffle coupé.  Mes expirations bondissaient.  Mes petits yeux rougissaient.  Mes fossettes s’ébouillantaient.  Je crépitais des sons, par-ci par-là, entre deux inspirations hachées.  Mes lèvres bleuissaient sous le poids de mes pleurs.
Ma mère, inquiète, me questionna, m’interpella, m’interrogea.  Moi, je boudais.  Et je pleurais.
Les minutes étaient interminables dans ce stationnement maudit.  Le calme était encore loin, mais ma colère avait généré tellement d’énergie que je succombai à m’affaiblir.  C’est à ce moment seulement que quelques mots ont pu se dérober à mes sanglots : « I will not learn to read.  I will not learn to write.  I hate my school. ».  Ma mère activa la clé et me conduit à la maison.

Elle se gara.  J’ai décapité la ceinture de sécurité et je suis entrée en trombe.  Dans ma chambre, j’ai jeté en hurlant mon sac à dos rose, qui contenait mon étui rose, mes crayons roses, mes cahiers roses et mes ciseaux roses, au fond de mon garde-robe.

À cinq ans, je n’ai ni appris à lire, ni à écrire, mais j’ai appris une grande leçon.
Les ambitions, c’est essentiel.
Les attentes, elles, assassinent l’appétit.

J’aurais aimé être Christophe-Colomb.

J’aurais emmerdé les étudiants, redondant dans les manuels et les examens.

J’aurais eu sous mon aile, le célèbre trio : Pinta,  Nina et Santa Maria.
J’aurais été le con qui baptisa le maïs, le blé d’Inde.

L’été aurait été ma fête, épluchette après épluchette.

Au printemps prochain, je dirai sans doute que j’aurais aimé être Nelligan.

L’hiver aurait été ma fête, et ma vitre, un jardin de givre.

Oui à la zone de confort.

J’ai tendance à provoquer.
J’ai une faiblesse, plus forte que moi, à mettre les gens à nu.
Je donne lieu à des malaises sous prétexte que ça me permet de mieux saisir la personne.
Je fracasse l’aire de commodité.  Je disloque le terrain d’aise.

On dit que, au premier échange surtout, l’embarras amène les gens à se dévoiler.  À mettre au premier plan, l’essence de leur individu.

Contrairement aux campagnes publicitaires en politique qui s’affichent présentement, je ne rabaisse pas les gens pour me remonter.  Du moins, je n’interpelle pas mon interlocuteur avec l’espoir de  le déprécier.  Au contraire.  Je les mets à l’épreuve, parfois consciemment et d’autres par réflexe, afin que par la suite, naïvement peut-être, on puisse voir «à qui on a à faire».  Que l’on puisse, avec un brise-glace léger, développer une certaine forme de complicité.  J’initie le tout avec l’espoir que la transparence s’installe, et que la convivialité se rende disponible.
La plupart du temps, je suis perçue inadéquate, insensible, et sur mes gardes.

Depuis deux jours, je suis aux études à nouveau.  Je débute la deuxième année de mon bac.  Je suis à l’école, après près de quatre mois de relâche.
Mardi midi, je suis allée acheter mes fournitures scolaires.  J’étais excentrique.  J’étais enjouée.
Après Bureau en gros, j’étais sur une terrasse avec une copine.  Nous avons, entre une clope et une bière, fait nos coffres à crayons.
Le soir, je me suis couchée à 21h30, après avoir reluqué et préparé mon sac d’école pour le lendemain.

J’étais si bien.
J’ai retrouvé mon petit quotidien routinier.

C’est en posant le fruit cliché de la scolarité, ma Macintosh rouge, au fond de mon sac que j’ai réalisé.
Déclencher des situations de risques, d’obstacles, de dérangement, ce n’est pas tout.  Ce n’est pas l’idéal.

Être dans sa zone de confort, ce n’est pas dangereux.  C’est apaisant.