L’invisibilité, c’est pas un pouvoir de superhéros

par GP

Je suis invisible.  Je suis un spectre vivant qui marche, mange, boit et dort.
Pourtant, je crie, ris et pleure plus fort que tout le monde.
J’ai les cordes vocales raides et déterminées, mais c’est pas assez.  Mes décibels puissantes ne sont que bibelots aux oreilles avides des «vraies» choses.
C’est ça que j’ai de la misère à assimiler : c’est quand on ferme ça gueule, qu’on prend toute la place.  C’est le dernier qui parle, qui gagne la palme.  À tout coup.  Toujours.  Sans faute.
C’est le muet qui attire l’attention.  On lui porte tout dans l’espoir qu’il chuchotte.  Qui bronche et que sorte une énygme, un discours, un film.
Celui qui ferme ça gueule monopolise.Celui qui ferme ça gueule est manifeste et évident.
Moi je suis invisible.  Tachetée de personnalité, c’est pas assez.  Il faut une race pure.  Pure race.  Racé.
Moi je me fais donner des coups d’épaules, on me laisse pas passer, on ne m’ouvre pas la porte, on ne me pointe pas du doigt, on ne me sourit pas, on ne me baise pas parce qu’on ne peut pas baiser l’inobservable.  On peut pas baiser du rien.  Du rien, ça peut pas jouir.  Du rien, ça ne se palpe pas.
Ce qui est dommage par contre, c’est que je ne puisse même pas en profiter.  Les fantômes eux peuvent au moins passer au travers les murs.  Ils peuvent espionner, frôler glacialement.  Moi, rien de tout ça.  Je suis un fantôme pris dans un corps d’humain.
J’ai de la peau pour gâcher l’apparition surnaturelle.
On me voit et on ne crie pas de peur, parce qu’on ne me voit juste pas.  On ne voit pas les fantômes pris dans des corps d’humain.  Si on est chanceux, on nous voit comme un humain.  Un regard en un clin d’oeil qui chauffe.On appelle pas l’invisible parce qu’on ne saurait pas quoi lui dire.  Du coup on doit se questionner; du coup c’est trop demander.

L’invisibilité, c’est pas un choix de super héros.  L’invisibilité, c’est les autres qui nous la donne.  C’est eux qui fixe notre niveau de transparence.  Sans le regard de l’autre, la matière existe-t-elle toujours?

J’aimerais être sourde plutôt qu’invisible.  J’aurais moins honte de ma voix.
J’aimerais être aveugle plutôt qu’invisible.  J’aurais moins peur des miroirs.
Ma mère dit qu’il ne faut pas souhaiter des trucs comme ça.  On ne doit pas souhaiter des injustices de la vie.
Je ne les souhaite pas, je les conjure.
J’aimerais être un dictateur fou pour ne pas être invisible.  C’est connu, quand on tue des gens, on se sent vivant.  J’accepterais aussi le rôle de la victime.  La pauvre victime de guerre épeurée qui n’a jamais autant compris comment la vie est précieuse est importante.  L’instant présent c’est pour les non-fantôme.  C’est pour le monde qui vivent des grosses choses tragiques et qui comprennent toutes sortes de choses que le commun des mortels ne saura jamais saisir ni concevoir.

L’invisibilité, c’est pas un pouvoir.

C’est une faiblesse.

C’est une faille qui laisse passer l’air.

Ça sile aigu précédent une migraine.

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