Harry Potter, à ma façon.

par GP

Garderie Brin d’éveil, Laval, 1993.
J’avais 4 ans. J’étais toute petite.  J’étais en premier plan du rang.

Nous avions un rituel.  Chaque après-midi, ou presque, nous allions nous réfugié sur les tapis de sol bleus, assis religieusement en indien.  C’était l’heure de la télévision.

Nous passions de la cafétéria, confectionnant colliers de macaronis, au 2e étage où se trouvait ladite télé.
Toutes les fois, c’était le marathon de la garderie.  On galopait, sans relais, conjurant les obstacles.  Nous pédalions les dalles haletant comme des chiots.  C’était la loi du premier arrivé, premier servit.

Moi, j’arrivais toujours en retard.  J’étais dans les bons derniers, n’arrivant jamais à devancer mes adversaires.  Je n’atteignais pour rien le podium.  Et chaque fois, je ne voyais pas bien.  Je tentais malgré tout de me hisser au-dessus des crânes de mes comparses.  J’étudiais les stratagèmes possibles pour  conquérir quelques centimètres.  Je scrutais les différentes possibilités d’ouverture entre les coudes de mes congénères afin de m’y aventurer.  Rarement j’aboutissais au succès d’ausculter avec aise l’écran.

Ce jour-là, les choses allaient être différentes.
Je m’étais préparée.  J’avais observé les pratiques de l’éducatrice.  J’avais réfléchi aux multiples possibilités de la tournure que les événements pourraient prendre.  J’allais être lauréate de la première rangée, face au téléviseur.

Le moment arriva.  L’institutrice leva la main pour attirer l’attention du groupe, attendit le calme, et annonça l’activité cruciale.

Je bondis et m’élança.  Mes petits membres s’afféraient, concentrés sur l’objectif, sur la ligne d’arrivée, sur : La maison de Ouimzie.
J’étais en tête de file, je sprintais le couloir, et amorçait avec précaution les tournants.  Je m’étais rendue à l’escalier avec une avance considérable sur mes concurrents.  Hop! Premièr, deuxième, troisième marchepied.  Je grippais ardemment.  J’escaladais les marches.  J’entendais opposants se rapprocher.  Mais moi, j’avais gravi.  Ou pour ainsi dire.  Il m’en restait une.  L’étape fatale.

Cette journée-là, je n’ai pas écouté La maison de Ouimzie.

Alors que j’enjambais la phase terminale de l’escalier, mon pied droit ne m’a pas suivie.  Il interrompit brusquement mon élan.  Il alla se fracasser sur le faux marbre et me projeta ventre à terre.  Je dérapai sur plusieurs mètres.
Durant mon trajet de luge corporelle au sol, j’entrevoyais mes rivaux empochant la victoire.
Mon front piocha la patte d’une chaise.  Une patte métallique.

Ce jour-là, je n’ai pas gagné.  Ce jour-là, je n’ai pas regardé La maison de Ouimzie.
Ce jour-là, j’ai eu sept points de suture.

À l’hôpital, je pleurais.  Je chignais.  Pas à cause de la douleur.  À cause de ma défaite.

Les cicatrices sont des histoires.
Les cicatrices sont des témoignages.
Les cicatrices sont des vignettes à souvenirs.

Depuis, j’ai eu plusieurs autres cicatrices.  Certaines sont visibles, d’autres soustraites aux regards. Certaines sont sur mes coudes ou mes genoux. Certaines sont dans mon cortex.  Certaines sont emprisonnées dans une ventricule au centre de ma cage thoracique.

Les blessures de guerres, quel que soit le combat, sont toujours plus facile à contempler après la guérison.
Sur le coup, ce n’est pas une cicatrice.  Sur le coup, c’est une plaie.  Sur le coup, c’est parfois même, la fin du monde.