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Un journal pas intime

«I’m a lonesome cowboy» – L.Luc

J’entends mes semelles sur la terre battue.  Le sifflement du vent.  Pause.  Pas devant.  Un autre.  Mes bottes claques.  Elle sont en cuir.  De la vache.  De la peau de vache.  Elles sont brunes, mes bottes et elles baffent le sol.  J’ai un manteau de suède et je marche en fin de journée.  Le village se calme.  L’air s’adonne.  L’herbe s’étire et s’étend pour capter les derniers rayons.  Il fait chaud, mais pas pour longtemps.  Dans le désert, la chaleur quitte rapidement.
Une calèche passe, le cocher amène sa main à la reliure de son couvre-chef.  Il m’accorde un bonjour en touchant son chapeau, en hochant sèchement de la tête, puis ramène sa main à ses rênes en gueulant un cri auquel seuls les chevaux savent y répondre d’un galop amorti par le Far West.
Mon regard perce l’horizon.  Je marche.  Sûre, calme et convaincue.
Je marche vers l’Est pour avoir le coucher de soleil dans le dos.
Le soir, les cowboys vont toujours vers l’Est.  Parce qu’un vrai cowboy, ne regarde jamais le soleil se coucher pour lui.  Un vrai cowboy l’attend.

Dans une couverture, je t’ai emballé.
Je t’ai mis dans une boîte à souliers,
Parce que tu ne pouvais plus respirer.
Pointure 9.5; j’ai de grands pieds.

Pédoncule

Comme dans les films en noir et blanc.  Comme ce noir et blanc des années cinquante.
Je t’ai.  Sur moi.  Emmitouflé.
Je t’ai sur moi, comme tenait la vierge, dans un drap.
Drapé de mes larmes qui ne font plus de bruit.
Le silence est pesant.  On se regarde.  Il n’y a plus de mots.  Il y a le silence des derniers moments.

Je fixe ton petit ventre.  Je veux le voir monter et descendre; encore et encore.
Je le fixe et chaque fois j’espère.  J’espère ne pas le voir immobile.

Tes forces te lâchent.  Les miennes aussi.  On reste là.  Toi dans mes bras, pour que je le sente et ressente ce petit coeur qui m’a fait vivre.  Ce petit coeur inestimable.

Il n’y a plus de bruit.  Que de l’attente.  Je l’attend avec toi, cette mort tranquille qui te moulera à son tour.  Qui te prendra, dans ses bras, pour te rassurer alors que je ne pourrai plus.
Je le sais que tu ne m’abandonne pas.  Tu me salue l’au revoir et à la prochaine.  Tout simplement.
Sans mot.  Sans bruit.
Plus un son.
Plus qu’une sourdine.

Je suis là, la bouche torturée de t’avoir comme ça, sur moi, dans mes bras, dans ce drap.
Ton petit corps frêle qui a tant donné.

L’instinct maternel n’est désormais que crainte.  Peur et pleurs.

Reste ici dans mes bras.  Et attendons ensemble.

Soyons patients.
Pour le temps qui nous reste, pour celui que nous avons eu.
Pour le silence qui se  brisa alors que ton petit corps sera statue.

Smarties; vol.II

Je me sens coupable.  Coupable parce que ça ne me tente pas de mettre mes bottes et de m’imposer la camisole de force qu’est mon manteau.  C’est sans parler de mon foulard.  Je me sens coupable parce qu’il fait moins tentre.  Qu’il fait moins trente et que je commence à être pompette.  Être pompette à moins trente, c’est moins attrayant.
Alors.  Je reste devant mon MacBook.  À tapper et me sentir coupable.
À l’intérieur, il fait 23°C.  Tu serais couché dans le salon.  Et, je ne m’en renderais pas compte.
Je t’aimais tellement.
Tu le savais?  J’espère tant.
Je t’aimais.  Je t’aimais.  Je t’aimais.
Aujourd’hui, en arrivant ici, j’ai eu des bleus.  J’ai eu les
blues de toi.
Toi qui bave près du bloc à boucher.
Toi qui jappe aux lumières des étoiles.
Toi qui grogne aux flocons.
Toi qui somnoles aux bruits incandescents.

C’est mon premier hiver sans toi depuis si longtemps, depuis presque les deux tiers de ma vie.

J’irai à ta tombe demain.
Je te parlerai.
Je te dirai, de vive-voix, que je m’excuse de ne pas être passée hier.
Je te conterai.  Tout.
Je bâillerai sur ta décomposition.
Je serai avec toi.
Avec tes lambeaux grugés par des vers.
Du moins, avec ce qu’il me reste de toi.
Demain, je te saluerai.
Smarties.
Demain, promis.
Je t’aime.

Jésus

Alors; Jésus.

Jésus : fils de tout.  De Dieu.

Tu es donc venu sur Terre pour sauvé l’humanité?

Ok.

Ça marché?

Dit Jésus, ça fonctionné?

On célébre, techniquement, la naissance de ce dude, Jésus.

À l’an zéro, il y avait des modes ? Il en faisait parti ?

Il portait des sandales à la Xena lui aussi ?  Comme nous l’été passé?

Il a vraiment juste fait une métaphore avec le vin où il en buvait?

T’as-tu déjà été malade d’une brosse au vin, Jésus ?  J’veux dire… C’était quand même des gros soupers, non?  Ça semblait couler…  Pis du pain, on s’entend, c’est pas assez pour te faire un fond.  Dreamais-tu d’un withe Christmas?  Fuck all!  J’veux dire…  Christmas, c’est devenu ta fête, pis en plus, la Palestine, c’est pas ce qu’il y a de plus froid là…

Les rois mages, ils étaients chiants ou réceptifs?  Ils avaient un GPS tu crois?  Pas un GPS comme aujourd’hui, bien entendu, mais… Quelque chose, je sais pas moi, une branche de cactus dans de la sève d’un âne pis ça faisait qu’ils savaient précisément où t’étais…

Pis ta mère, tu lui enverras le bonjour de ma part, est vraiment vierge?  Ça contredit pas ce que t’as établi de la chrétienneté, non?  J’veux dire…  On a ben beau croire que oui oui, t’as réscussiter plus tard dans ton existence, ok, au pire, ça se peut, mais mettre un enfant au monde sans…  Sans…

…Sans…

Ben, tu comprends là… Sans, t’sé, «faire l’amour».  Y me semble que ça contredit un peu ce qu’on apprend en bio.  Ben sûr à ce moment tu vas problement me dire que la science et la religion sont opposés et que c’est une erreur que de les entremêlés mais, faut dire Jésus, j’ai bien de la difficulté à pas le faire.  Du moins sur le point de… De… De ta conception.  Ouin.  Mettons.

En tout cas.

Merci quand même Jésus.  T’as fait établir une fête vraiment internationale qui fait émaner des affaires qui peuvent juste émaner au temps des fêtes, pis…  C’est cool t’sé.

C’est cool, malgré tout, d’avoir un moment dans l’année auquel se raccorché pis se dire que ce moment-là c’est vraiment spécial.

Bill Crosby

Bill Crosby.
Il est là.
Bill.
Et moi aussi.
On valse un peu.  Juste assez.  Pas trop.

«I’ll be home for Christmas»

Je le serai aussi, Bill.
J’y suis.

J’y retrouve des souvenirs hétéroclites.  Cette fois-ci, c’était des objets. Cette fois-ci, c’était des odeurs.  Des chaleurs.  Des couleurs.
C’était la table de la cuisine réchauffer par les bûches qui braisent et le vin qui baignait.
Encore une fois, on a conquérit le monde ce soir.
Il était à nous.
Ah, ce Monde.  Le monde.  Notre monde.
Mon père et moi réussissons à tout coup (non : presque) à l’empoigné et l’amener à nous bécoter la joue.  Ce monde
cruel et beau.  Ce monde incompréhensible et prévisible.
On entend l’aiguille du vinyle d’antan, de ces années 50 où les hommes comme Bill, comme Bill Crosby, ouvrait la porte aux dames, leur tirait la chaise, leur offrait leur doigts afin qu’ils leur baise la main.  Ça joue doucement.  En arrière-plan, au premier dans mon coeur.
Il fait chaud.  Juste assez.  Pas trop.
C’est sec.
J’ai pelleter le balcon.  C’était de la poudreuse.
J’ai parti le feu.  C’était ma fournaise.
Je suis de retour dans la maison des mémoires, des blessures, des expériences.  De retour dans la maison familiale. De retour dans le foyer des vices.
Du porto.  Oui.  Je vous l’avait dit.  Du porto.
Alors, on trinque : à Noël!
Non.  Fuck Noël.
Pourquoi?  Parce qu’on le sait que c’est un prétexte.
On trinque à nous et à l’instant.  Cet instant qui, comme une photo, durera mais restera éphémère.  Bref. Court.  Mortel.

Ah! Bill!  «Merci d’être là» je me dis.
Bill et moi, dans une cuisine.  Pour «Noël».

Une gorgée qui passe comme un oursin dans la trachée.  Un verre de jus accoté sur le bord du comptoir.  Une main à ses côtés.  Le poids du corps qui pèse.  Qui pèse à côté du jus.  Du verre de jus.
Une lumière qui bénit.
Un rayon qui égratigne.  Une parole comme une écharde.
Bien profonde.  Dans la corne d’une paume.  D’une paume accoté à côté d’un verre de jus.
Pressé.  Pas de pulpes.

Monologue à deux.

A dit : «J’m’ennuie d’toi.»
Y dit rien.
A dit : «J’ai hâte de te voir.»
Y dit rien.

A dit rien.
Y dit rien.

Fight mille, prise mille.

Si seulement tu savais relativiser.
Si seulement j’étais capable de jamais répéter les mêmes erreurs, encore et encore et encore
T’as quand même raison.
Baissons les bras.
Sourions-nous poliement. Bras baissés. En poche.
Je garderai mon espoir loin.
Ma fidélité je la contredirai par aventures et mésaventures.
Mon amour, je le tuerai : étouffé, noyé, brisé, cassé, creuvé, shooté.
Pis c’est tout.
Parce qu’on vaut juste ça.
On vaut des regards de loin, des blanches pis des noires qui consonent.
Mais c’est correct aussi.
J’suis pas surprise, c’est le passé qui se répette.
À la prochaine.
Et voilà tout.
Mes excuses on été faites, je ne peux rouler un chapelet entre mes doigts pour le reste de l’éternité; demandant le mea culpa à m’en donner des ampoules.
C’est tout.
À la prochaine,
Et voilà tout.
Et on se sourira poliement,
correctement,
proprement,
adéquatement,
Comme il le faut.
Comme tu penses que c’est la bonne façon de faire,
Sans dérangé, juste comme il faut,
gentillement,
convenablement,
décemment,
raisonnablement.