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Un journal pas intime

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Transition bien méritée.

Un monsieur avec un chapeau de chauffeur de train lave le plexiglas de la vitrine d’un restaurant.  Des haut-parleurs qui grinche émiettent sur le trottoir des fragments de «Viva La Vida».  La rue est italienne.
Les érables, prétentieux saisonniers, songent à se rhabiller.
Les patios sortent de leur hibernation et se pavanent sur les allées passantes.
Les botches se dégourdissent, s’éparpillent et se font transporter le long des fossés.
Un couple de mains se retrouve.  Peau à peau, et non, laine à laine.
Le calcium reste féroce et tâche toujours les chaussures, heureuses d’avoir pu remplacer les bottes.
Les bourgeons couinent.
On passe à la sangria.
L’équinoxe fait tiquer notre cadran d’avance.
Le soleil, lui, est découragé d’avoir à désormais, doubler ses quarts de travail.

14/02

La St-Valentin, c’est un amas et un amalgame de toi, il, lui, l’autre.
Des souvenirs qui s’entremêles qui ne me font pas rappeler ton visage ni ton odeur.
Des soirées parmi tant d’autres qui relève du quotidien, de la routine.
Toi?
L’autre?
Lui?
Je ne sais plus.
À ce moment, ça revient du pareil au même.
Joyeuse St-Valentin,
aux souvenirs perdus et sans fondement.

Dans une couverture, je t’ai emballé.
Je t’ai mis dans une boîte à souliers,
Parce que tu ne pouvais plus respirer.
Pointure 9.5; j’ai de grands pieds.

Pédoncule

Comme dans les films en noir et blanc.  Comme ce noir et blanc des années cinquante.
Je t’ai.  Sur moi.  Emmitouflé.
Je t’ai sur moi, comme tenait la vierge, dans un drap.
Drapé de mes larmes qui ne font plus de bruit.
Le silence est pesant.  On se regarde.  Il n’y a plus de mots.  Il y a le silence des derniers moments.

Je fixe ton petit ventre.  Je veux le voir monter et descendre; encore et encore.
Je le fixe et chaque fois j’espère.  J’espère ne pas le voir immobile.

Tes forces te lâchent.  Les miennes aussi.  On reste là.  Toi dans mes bras, pour que je le sente et ressente ce petit coeur qui m’a fait vivre.  Ce petit coeur inestimable.

Il n’y a plus de bruit.  Que de l’attente.  Je l’attend avec toi, cette mort tranquille qui te moulera à son tour.  Qui te prendra, dans ses bras, pour te rassurer alors que je ne pourrai plus.
Je le sais que tu ne m’abandonne pas.  Tu me salue l’au revoir et à la prochaine.  Tout simplement.
Sans mot.  Sans bruit.
Plus un son.
Plus qu’une sourdine.

Je suis là, la bouche torturée de t’avoir comme ça, sur moi, dans mes bras, dans ce drap.
Ton petit corps frêle qui a tant donné.

L’instinct maternel n’est désormais que crainte.  Peur et pleurs.

Reste ici dans mes bras.  Et attendons ensemble.

Soyons patients.
Pour le temps qui nous reste, pour celui que nous avons eu.
Pour le silence qui se  brisa alors que ton petit corps sera statue.

(sans titre : non intitulé.)

C’est soit que je suis le moule parfait à tes cuisses.
Ou bien, une mouche dans tes frites.
C’est soit que je suis l’amour de ta vie,
Ou une perruque sur ta soupe.
Tout le temps.
Tout le temps.
Tout le temps.
Jamais d’entre-deux.
Jamais de baiser coquin.
Jamais de désir pas incertain.
Calice.
De calice.
De calice.
Pas grave.
Au moins, j’apprends.
Tu m’enrichis.
J’vais devenir super sage un jour.
Et j’pourrai dire que tu m’y as aidée.
Un jour, je le sais,
Je me ferai caresser,
Sans le demander.
Je me ferai vouvoyer au lit,
Et on me donnera une marguerite par jour.
Je pèlerai les pétales, et ce sera que du je t’aime.
Je te posterai la tige,
Vide et nue,
Aride et isolée.
Souvenir de moi, dans tes draps.

La mémoire est une faculté qui oublie.

Le temps  est, à ce qu’il paraît, la « dimension selon laquelle s’opère tout changement».
On s’entend toutefois pour dire que le temps est une variable qui fluctue selon celui ou celle qui l’interprètent.

Le temps composé.  À temps plein.  À temps partiel.  Arriver à temps.  Être de son temps.  Perdre son temps.  C’est le temps ou jamais.  Il est à peu près temps.  Temps de chien.  Le bon vieux temps. Le temps des sucres.

Les gens nous disent quand on teinte «la couleur du mouchoir qui essuie [nos] désillusions» : le temps arrange les choses.

Pour avoir entendu cette phrase plus souvent qu’un bonjour, j’ai réalisé que c’est tout simplement une formule diplomatique pour proférer que la mémoire est une faculté qui oublie.

En 1995, je me rappelle de m’avoir fait annoncer la mort de mon parrain.  Ce jour-là je me souviens que j’avais lu Martine fête maman et que j’étais par terre sur le tapis gris à Laval.
En 1996 je me suis fait donner la fessée par mon père.  Je me souviens que ce soir-là, on mangeait des tacos et des
Ah Caramel de Vachon.
En 1997 mon chien, Gaya, est mort.  Je me souviens que ce soir-là, on a écouté «The X-Files» à TQS, dans le salon de la maison de campagne.
En 2003, mes parents m’ont annoncé leur divorce.  Je me rappelle qu’il faisait incroyablement soleil cette journée-là et que mes draps pendaient sur la corde à linge.
En 2009, je me suis fait laisser par mon copain.  Je me rappelle que ce soir-là, il mangeait du popcorn du
Super Club Vidéotron et que le métro est arrivé au même moment que moi sur la rampe d’embarquement.

La mémoire est une faculté qui oublie ce qui fait mal.  La mémoire est une faculté qui emprunte seulement ce qui permet de continuer.
Sans poursuite, sans perpétuité, on meurt tous un peu.
Imaginer vous rappeler les odeurs des secondes déchirantes.  Imaginer vous rappeler les couleurs du regard de la fin.  Imaginer vous rappeler des sons du dernier claquement de porte.

On ne pourrait subsister.

C’est pourquoi on garde en mémoire les rires qui écorchent la panse et les larmes du régal existentiel. La souffrance, c’est le travail de l’inconscient.  Il la recycle, la récupère, pour finalement l’entreposer.  La placer bien loin, sous les provisions de béatitude.

Le souvenir peut bien être traduit par un tel ou un autre, mais au bout du compte, on raconte plus souvent qu’autrement ce qui nous a fait frémir de volupté et non ce qui nous a fait ruminer le martyre.

C’est pour cette raison que l’on doit prendre le temps de prendre le temps.  On réalise qu’il y a l’ici et le maintenant.  Le passé est pour plus tard, ou pour jamais.  Même lorsqu’on a l’impression d’avoir le poids le plus lourd et le plus accablant sur les épaules, la vie nous saisit et nous rappelle.  Elle nous gifle, nous bouscule, nous caresse, nous trouble, nous empoigne.

C’est à ce moment précis, lorsqu’on lâche prise et qu’on s’adonne, qu’on fait notre stock.  Qu’on encaisse des courtes durées qui comblent.  Qu’une minute de jouissance est une munition de plus.  Et sans s’en rendre compte, on se fait des réserves.  Involontairement, on s’approvisionne.  Il ne suffit que d’une trace de joie pour engloutir une plaie que l’on tranche irréparable.

On juge le capre diem parce qu’on a peur de l’étreindre.
La foi, c’est pas juste du domaine de la religion.  C’est aussi celui du bonheur.

Seinpathie

Patiente, pianotant des orteils
Fidèle au métronome final
L’acier cadrant son sommeil
Là, face à la gamme terminale

Drapée d’un bleu d’au revoir
Suivant des yeux cette balançoire
Droite, gauche ; avant, arrière
Ses perspectives dièrent

Cette balançoire
Toujours pareille
Qui loge vieux et vieilles
Joues et jambes ivoires

Elle est la reine du bal
Le bal de l’hôpital

Je la croiserai hypocrite
Sur cette balançoire maudite
Chantant l’hymne à la morgue
À la veille du rythme de l’orgue

Une nudité intrigante
Amène ma pitié sur son crâne
Bonnet vide et sourire qui flâne
Sa poitrine est sans fente

Cicatrice sur son cœur
Rassurée par sa main
Elle questionne le Saint
« Pourquoi ce buste de malheur ? »


1er prix 5e secondaire
Concours de poésie 2006 de l’AQPF – hommage à Marie Uguay

Smarties.

J’avais 6 ans.
Un jour de fin de semaine, mon père invite ma mère, mon frère et moi a allés manger une crème glacée.
On embarque dans la voiture.  On roule.
Après un moment déjà, après avoir passé plus d’une crèmerie sans que je m’en aperçoive, mon père m’indique que l’on va arrêter quelques instants chez une de ses copines à qui il veut me présenter.  Cette soi-disant copine fabriquait des poupées.  Mon père croyait que j’apprécierais, puisque j’appréciais les poupées.
Je soupire.  Je veux mon cornet.
En banlieue, en quartier résidentiel, on stoppe.  On débarque de la voiture.
On sonne.
Une madame répond.  Elle tricote avec ses mots, tente de combler le vide et de disperser le malaise.  C’est curieux.  Tout le monde est tendu.  Sauf moi.
Son mari se fait voir derrière elle, la silhouette coincée dans le cadre de porte,  avec un bébé chien aux bras.

Depuis que j’avais maîtrisé la faculté de la parole, je criais haut et fort, à qui voulait bien l’entendre, que j’étais passionnée des dalmatiens.  J’en voulais un.  J’en voulais un.  J’en voulais un.

En banlieue, en quartier résidentiel, on stoppe.  On débarque de la voiture.
On sonne.
Une madame répond.  Elle tricote avec ses mots, tente de combler le vide et de disperser le malaise.  C’est curieux.  Tout le monde est tendu.  Sauf moi.
Son mari se fait voir derrière elle, la silhouette coincée dans le cadre de porte,  avec un bébé dalmatien aux bras.

Ce serait Smarties.

J’ai fixé le chien alors que tous avaient les yeux rivés sur moi.
Le mari contourna sa conjointe, et me posa l’enfant canin aux creux de mes coudes.
J’ai fixé le chien.  J’ai fixé mon père.
Mon père hocha.
C’était Smarties.  C’était mon chien.  C’était mon dalmatien.

J’ai déposé le chien au sol.  J’ai accosté mon paternel.  Je l’ai remercié.  Et j’ai pleuré.  J’ai pleuré de joie, pour la première fois.

Smarties s’est fait euthanasiée ce soir.
J’ai pleuré.  Comme au premier jour.  J’ai pleuré, mais de ne pas pleurer de joie.

auf Wiedersehen

Métro, boulot, dodo.
Fuir? Non.  M’évader? Plausiblement.
Esquiver ses trois mots,
Voilà ce qui m’attire en ce moment.

Me perdre et pleurer,
Ich suche ; je cherche,
Des noms de rue ignorées,
Des béquilles, des perches.

M’égarer à Berlin
M’égarer à Montréal
Les méridiens
N’ont rien d’égal

Un petit quatrain avant un bon voyage
Vol vers l’inestimé
En espérant vous revenir un peu plus sage
Sinon juste un peu plus comblée.