GP

Un journal pas intime

On dit des choses faciles ou intouchées depuis un moment, que c’est comme faire du vélo, que ça ne se perd pas. J’ai déjà eu un accident de vélo.  Je me suis cassé le bras au niveau du coude et j’y ai déplacé le cartilage.  J’ai eu le bras, de la main jusqu’à l’épaule, dans le plâtre.  Aujourd’hui, quand j’embarque sur un vélo, j’ai la frousse de tomber.  Je pédale tout de même de plus en plus vite, détrônant mes traumatismes, défiant mes capacités, pour aller un peu plus vite, pour sentir mon cœur prendre de l’expansion.  Je me rends jusqu’à avoir le souffle court.  J’halète comme un chien. Je sue comme une truie.  Juste pour aller plus vite, juste un peu plus vite.  J’ai les bras raides et les mollets bouillants.  J’ai peur.  Chaque fois.  Aux lumières; dans les ruelles.  Mais il faut que j’aille plus vite.  Il faut que je les dépasse, tous. Il m’arrive de trembloter, d’imaginer scène par scène des débarques que j’aurais.  J’ai le vertige. Des semi nausées. Plus vite.  Si je ralentis, je laisse la crainte gagner et je suis une très mauvaise perdante.  Si j’enlevais mes mains du guidon?

Peter Pan

Je ne suis pas vieille, mais je vieillis.
Je n’ai pas peur de vieillir.
J’ai peur de ne plus être jeune.
Pas pour ma peau ou mon fonds de pension.
Pas pour mon accouchement ou mon arthrite.
J’ai la frousse de prendre de l’âge, car avec les années qui se suivent s’enchaine un processus plus grand que nature.  Un procédé qui stérilise l’innocence.  Une procédure qui responsabilise péjorativement.
J’essaie de contre balancer en me disant qu’avancer en âge c’est prendre de l’expérience.  Toutefois, rien ni personne nous prévient, bambins, que cette expérience est un couteau à double tranchant.  D’une part, on devient matures, raisonnés, sensés, logiques.  D’autre part, on devient démodés, fragiles, craintifs, balisés.
L’expérience a la qualité de ses défauts.
L’expérience fait douter et réfléchir.  Avec l’expérience, on dort là dessus.
Au fur et à mesure qu’on se remplit d’expérience, on fait moins de place à l’impulsivité, à la candeur, et conséquemment, parfois même aux rêves.
Je me surprends encore dire grandir au lieu de vieillir.
Je grandis, je ne vieillis pas.
Littéralement, si grandir comporte implicitement un genre d’expansion, pourquoi est-il que si souvent la place manque pour les réflexes de jeunots?
Je m’ennuie des gaffes de débutants.
Des déboires de naïveté.
Des comportements certes insensés, mais tant passionnels.
Et que dire de l’excès.
L’excès devient un tabou.  Un nuage noir au-dessus d’un caractère adulte, stable, raisonnable.
Quand est-il que ce se soit produit?
Quand est-il que je me suis mise à être raisonnable?
Écouter la voix de la raison c’est éviter la voie de l’ardeur.
Comment passion s’est métamorphosée en bon jugement?
Les attentes.
Celles qu’on s’impose et celles qu’on se fait infliger.
Choix ou conditionnement?
Moule ou liberté?
Débat.
Les possibilités nous font face pareillement maintenant qu’avant.
Avant égale mauvaise évaluation des conséquences.
Maintenant égale surabondance de prises en considération.
Je préfèrerais avoir une condition.
Diagnostiquée.
Étiquetée du syndrome de Peter Pan,
Que de blasphémer sur une conscience qui s’aiguise.

Thaba (signifiant «montagne» en kwazulu natal)

Quand j’ai pris la décision de partir en voyage, je ne savais pas encore où j’irais.  Au départ, je ne partais pas pour la destination, mais bien pour le périple.  J’ai pensé à plusieurs endroits, mais trop d’accointances y étaient déjà allées.  C’est comme si par intérim, j’avais déjà trop vu et vécu ces endroits.  J’avais profondément envie que cette excursion soit complètement mienne.  J’ai, un peu aléatoirement, choisi l’Afrique.  Ce pays semblait être le parfait prétexte pour mes objectifs de dépaysement et de quarantaine.  Je n’y ai toutefois pas investi réflexion consistante.  La décision s’est prise, c’est tout.  J’allais en Afrique du Sud, voilà.  Lorsque j’en ai parlé aux gens autour de moi, une question que je n’avais pas anticipée se frappait constamment à ma décision: pourquoi l’Afrique?  Au début, chaque fois que la confrontation survenait, je m’étonnais que j’aie besoin d’un motif pour forcer une expérience de vie.  J’ai bien vite compris que c’était, en quelque sorte, un réflexe conversationnel.  J’avais donc à me trouver une raison à donner aux personnes qui manifestaient un intérêt, par automatisme de savoir-vivre ou non, à mon aventure.  Les éléphants.  Tiens.  J’aime les animaux?  J’admire ce pachyderme?  On les retrouve en Afrique? Touché.  Les éléphants!  La redondance cette réponse est devenue réelle ambition.

Voulant non seulement les voir, mais bien travailler avec et pour eux, d’ici, j’ai tenté de mettre en branle des contacts qui me permettraient ladite chose alors que j’y serais.  Rapidement, je constate qu’il est complexe de tisser des liens communicationnels avec ce qui peut être appelé l’autre bout du monde.  Sur place, il me fallut deux semaines pour que l’ami d’une amie me mette en contact avec un sanctuaire d’éléphants et une famille d’accueil.  Trois semaines plus tard, je commençais ma première journée.

Je me suis présentée au sanctuaire un peu à l’avance de l’heure entendue.  J’ai rencontré le propriétaire, certains employés, j’ai fait la visite des lieux, et nous avons conclu l’entente de mon séjour parmi eux.  Suite aux introductions, c’était – enfin – le moment de faire la connaissance des bêtes.  Celui qu’on me présenta comme le meilleur des entraineurs de la place m’amena aux éléphants.  En chemin, je le préviens : «je vais pleurer».  Je ne dis pas nécessairement que c’est chose faite, mais qu’il y a de très fortes chances que je réagisse émotionnellement.  «Ne vous en troublez pas.  C’est normal, j’attends ce moment depuis si longtemps.  Je suis ici, en Afrique, pour cela.»

Au pacage, je les vois au loin.  Le sentiment se rapproche du merveilleux.  L’entraineur en pointe un, me dit que c’est son préféré.  C’est Thaba, le seul mâle de la horde.  Il m’invite à chercher de la moulée.  Il l’appelle ensuite, calmement.  Presque comme un chuchotement.  Il m’explique l’interpeler ainsi pour éviter que les femelles nous entendent et nous rejoignent aussi.  Thaba bouge la tête.  Capte le son.  Se retourne tranquillement.  Doucement, il nous fait face et s’avance à tâtons vers nous.  Je sens mon cœur qui s’emballe.  En symbiose avec ses pas, ma joie et mon excitation s’intensifient.  À ce moment, plus rien ni personne ne compte.  Il n’y a que Thaba qui importe.  Il s’approche jusqu’à ce qu’il soit des nôtres.  L’entraineur me rassure, me dit que c’est ok pour moi de le toucher.  J’approche ma main, il me laisse faire.  Mes doigts se posent sur une peau sèche et charnue, sur sa trompe.  Quelques minces secondes plus tard, je larmoie.  Je le flatte de plus belle.  À chaque caresse, mes sanglots accroissent.  Je prends conscience de mon comportement, me retire, et me justifie auprès de l’entraineur.  Celui-ci ne tient pas compte de mes excuses et me demande de faire un pas de côté afin de me retrouver de l’autre côté de sa trompe.  J’exécute aussitôt.  Il me demande qu’est-ce que je vois entre son œil et son oreille.  Crédulement, je réponds voir de l’eau.  Il m’apprend qu’à cet endroit se trouve une glande lacrimatoire.  Je ne comprends pas.  Il m’explique que c’est là d’où les éléphants pleurent, que Thaba est empathique à mon émotivité et partage avec moi le fait de pleurer comme approbation de l’amour inconditionnel que je lui livre.  Je suis estomaquée.  Totalement sidérée.  Comment est-ce même possible que cet animal puisse si clairement détecter mon affection envers lui?  Comment est-ce possible qu’instantanément il fasse preuve de réciprocité?  À cet instant, le motif d’éléphants prend tout son sens.

Dans les jours qui suivent, j’apprends que Thaba est l’éléphant le plus problématique du troupeau.  J’apprends qu’il ne se laisse pas amadouer facilement.  Qu’après avoir vu des braconniers assis sur la carcasse de ses parents, il a des troubles de confiance envers les humains.  Difficile d’approche ou non, il a décidé de me léguer allégeance et je vais lui faire honneur.  Pendant mon passage au sanctuaire, je l’ai dorloté.  Je lui ai parlé, je l’ai cajolé, je l’ai gâté – carottes, poires, pommes : nommez-les!  À un point, lorsque j’avais investi assez de patience et d’énergie, il me reconnaissait.  Il venait à moi lorsque je scandais son nom.  Une fois, je marchais au loin, il me vit ou m’entendit, et se mit à courir vers moi, sans même que je ne l’ai interpelé.  Une autre fois, alors que je veillais sur lui, j’ai essayé quelque chose…  Je lui ai demandé de s’assoir.  Il procéda presque immédiatement.  Plus tard, les entraineurs, qui avaient été témoins au loin, m’ont fait part de leurs impressions, de leur étonnement.  Ils n’arrivaient pas à croire que j’avais créé un lien assez puissant avec Thaba que ce dernier me réponde.

Bien que j’aie vécu une panoplie d’épopées phénoménales là-bas, aujourd’hui, lorsque je me fais poser la question de pourquoi l’Afrique, c’est encore les éléphants qui prônent, et la réponse est d’autant plus authentique qu’elle ne l’était.

Nana

Je n’ai jamais eu le pouce vert.

À 15 ans, à un party rassemblant à la maison quelques filles de mon collège, j’étais naïvement soule et j’ai tué ma plante carnivore en lui donnant du Jack Daniels.

J’ai quelquefois essayé d’en faire grandir et fleurir.  Rares sont celles qui passent un été.  Elles s’épanouissent un instant pour mieux mourir.

Il y a deux ans, ma grand-mère paternelle est morte de l’Alzheimer.

Il y a aussi deux ans, nous avons appris que ma grand-mère maternelle souffrait également de l’Alzheimer.  Démence mineure chevauche démence majeure.  Lorsque la chance est au rendez-vous, elle est totalement elle-même, avec toute sa tête et la répartie qui vient avec.

Il y a trois ans, à Pâques, cette grand-maman maternelle m’a donné une plante.

Pour une raison que j’ignore, la plante vit toujours.

Je n’avais jamais vraiment prêté attention aux fantômes, aux esprits, à la providence.  J’en n’avais jamais senti la nécessité.  Il n’y a pas si longtemps, j’ai accepté de croire que les choses peuvent arriver selon une succession non fortuite, selon une concurrence d’événements un peu plus loin du hasard que l’esprit rationnel ne veut se le permettre.

Ma plante vit toujours et ma grand-mère aussi.
Elle fête son quatre-vingt-dixième la semaine prochaine – la femme, non pas la plante.

De Greenwich à grégorien

Le besoin le développer des outils pour tenter de calculer le temps, pour se situer dans ce concept plutôt abstrait, se manifeste dès les premières civilisations.

Astres.  Bougies.  Sabliers.  Horloges.  Chronomètres.

C’est comme si l’humanité souffrait d’un TOC du temps : le saisir, le mesurer, le gérer.

Cette fixation provient peut-être de notre volonté à s’inscrire dans ce temps.  Se positionner face à lui, s’ancrer à lui, lui faire une cicatrice.  L’obsession découle peut-être aussi  d’un désir à trouver repère, à se créer une bouée.  En mettant au point une constante, il devient possible – et rassurant – de mettre en perspective l’infinité de conceptions subjectives, de perceptions personnelles de ce dit temps.

Quoiqu’il en soit, la relativité et la temporalité semblent fonctionner en paire.

Deux semaines de vacances : c’est trop peu.
Deux semaines de travail : c’est sans fin.

Salle d’attente d’hôpital.  Réponse d’auditions.  Panne de métro le matin d’une entrevue.
Le.        Temps.        Est.        Long.

Fin de semaine de camping.  Rendez-vous galant où ça clique.  Série télé préférée.
Letempspassetropvite.

Mi-temps.  Temps mort.  Ancien temps.  Temps des sucres.  Feuille de temps.  Temps modernes.  Moteur à deux temps.  À temps.  Tuer le temps.

Plus on passe de temps avec le temps, plus on prend conscience de sa fragilité, de sa versatilité, de son indécence, de ses caprices, de son insensibilité…

Plus on se rend compte que le temps a son propre agenda.

Seabiscuit

La paresse.
L’orgueil.
La gourmandise.
La luxure.
L’avarice.
La colère.
Et.
L’envie.

Parfois…  Je suis fainéante.  Je soupire de vanité.  Je mange une deuxième assiette de tacos.  Je pense au sexe anal.  Je laisse mes parents payer mon épicerie.  Je suis vraiment en criss.

La plupart du temps, un « j’aurais tu dû? » escorte le péché.  Moments coupables.  Minutes honteuses.  Est-ce que je m’en veux?  Devrais-je m’en repentir?  Non.  Pas de promis-juré-je-ne-le-referai-plus. Ce sont des choses qui arrivent.  Ce n’est pas monnaie courante donc c’est ok.

Et.
L’envie.
Partout.  Tout le temps.

Contrairement aux autres impuretés, l’envie est pour moi une transgression plutôt récente.

Plus jeune, j’étais un cheval de course.
Déjà que le cheval aime le labeur, lorsqu’en challenge, confronté à d’autres écuries, il se dépasse. Les compétiteurs sont des motivations, des poussées pour aller plus loin.
La convoitise se canalise en stimulation, en défi, en raison d’être.

Du galop, au trot, au pas.
Je ratatine sous le poids des exploits des autres.

Ma génération est au stade du moment magique où ça explose, ça foisonne, ça donne enfin quelque chose.  L’âge où tout est à conquérir.  Où le possible n’a pas de limite.  Les carrières se définissent et prennent de l’expansion.  Les visages que l’on traitait avec ignorance deviennent spéciaux et uniques car désormais connus.

Jument devenue poney.

Jockeys,  poste à combler : bride à changer.

Format poche

J’ai toujours adoré la littérature.  Je l’ai toujours prôné.  Je l’ai toujours mis sur un piédestal.  Dans une cloche de verre comme la rose de Belle et sa bête.

J’ai passé trois mois en Afrique.  J’ai assisté, entre autres, à des gens aux yeux brulés par l’acide, comme on voit dans Slumdog Millionnaire, afin de faire plus pitié quand ils quémandent.  J’ai mangé de la fécule de maïs, matin midi soir, pendant deux semaines, car la viande et les légumes ne se rendaient pas là où j’étais.

À ma grande surprise, une des choses que j’ai trouvée anormalement difficile à surpasser a été de me départir de mes livres.  Ils pesaient et gobaient trop de place dans mon sac à dos.  Imaginez : la petite blanche qui fait la réminiscence de papiers reliés abandonnés alors qu’un jour, une des radios locales a décidé que pendant 24h, elle émettrait un timbre sonore à chaque fois, qu’en théorie, un viol se produit en Afrique du Sud.  Cette journée-là, il y avait un timbre à chaque minute.  Un signal sonore à chaque soixante secondes.  Une fillette de plus à perdre sa virginité.  Une mère de plus à contracter le VIH.

Je connais les classiques de la littérature par cœur… Fahrenheit 451 et Montag. Orwell, 1983.  Le nez de Bergerac.  L’étranger qu’est Camus.  Jane Austen et Mr Darcy.

Pourtant, pas plus loin qu’au cégep, je la narguais cette littérature.  Quand venait le temps de lire ces romans, ces essais, ces recueils qui étaient mis à l’échéancier, je défiais l’exercice.  Je persistait à croire qu’une somme de X pages ne pouvait être si énigmatique.  Je ne les lisais donc pas.  Bien entendu, à l’époque, je blâmais le tout sur autre chose, sur cette excuse bidon qu’est le manque de temps.  Systématiquement, je m’informais au plus au de mes compétences sur lesdits récits.  J’appris par cœur les péripéties, les dénouements, les personnages, les contextes socio politique et culturel.  Quand venait le moment des comptes-rendus de lecture, j’excellais toujours.

Quand je rencontre un garçon et qu’il ne connaît pas Süskind, c’est un point de non-retour.  Lorsque je suis confrontée à un individu inconscient de l’apport de la putain d’Arcand, je fige.

À l’aéroport de Heathrow, avant d’avoir longtemps hésité à prendre Fifty Shades Darker,  je me suis procurer Life of Pi.  Hypnotisée, j’ai dévoré les quarante premières pages de Martel, après quoi j’ai malgré moi succombé à visionner le film dans l’avion.

Étonnamment, je ne juge pourtant pas être hypocrite.  Bien que je n’aie pas passé au travers les feuillets de tous ces auteurs, je les porte en moi.  Ils font partie de ma culture, de mon identité, du fondement de ma vision des choses.  Si je n’avais jamais eu vent de Coello, je serais fort probablement différente.

Considérant, je n’ai quand même pas le choix de me questionner…  Est-ce que j’adore la littérature en tant que telle ou ce qu’elle représente?

Je m’apprête à regarder On the road inspiré de Kerouac, coupable de faire dos à la muse en prose du long métrage.  Souhaitez-moi un bon film.

114 rue de la Cathédrale

En 2001, à la première journée de ma première année du secondaire, je fais la rencontre d’une jeune fille timide, cheveux noirs, yeux bleus, tapissée de freckles sur le nez.

À cause de la première lettre de nos noms de famille, nous sommes prédisposées à nous retrouver l’une à côté de l’autre parmi les rangées de bureaux.  La proximité induite de son T et mon P brise la glace.  Au premier tour d’horizon, nos regards se croisent et après quelques grimaces angoissées, l’inconfort devient conversation.

Ce midi-là, on mange ensemble à la café.

Tous les projets d’équipe on les faits ensemble.
On se fait appeler les jumelles, les sœurs, les inséparables.

Je me rappellerai toujours de la fois où, dans le cadre d’un cours de bio environnementale de 2e année, on fait un projet de sketchs chantés, un medley de chansons rematricé avec des paroles sur le lixiviat.  Oui, oui.  Sur du jus de poubelles.

Cette même année, on fait un pacte.  Ledit pacte est de se rencontrer dix ans plus tard, devant les portes du collège privé que l’on fréquente.  On est alors le 20 mai 2002.

À la fin de notre secondaire trois, en pleine puberté et ce qu’elle comporte, on en vient conjointement à la conclusion que notre duo s’effrite.  Par amour réciproque, on décide de conclure la relation avant qu’elle ne s’envenime.  Pas pire mature pour des ‘tits culs de 14 ans.

À la fin de cette épopée scolaire, alors qu’il est temps de choisir écrivaines pour l’épitaphe de notre secondaire, on se retrouve.  Aussi maladroites qu’à notre première rencontre, notre baluchon relationnel affecté par ces deux ans d’abstinence amicale, on décide qu’il n’y a personne de mieux placé pour rédiger notre mot de finissante.

Celui que mon amie m’écrit se termine par ceci : «… alors je t’attendrai le 20 mai 2012.»

Quatre ans de silence plus tard, je lui écris à mon tour : «À quelle heure déjà le 20 mai?»  «À 20h» me répondit-elle,  «N’oubli pas!»

Le temps venu, je prends congé à mon travail.  J’organise du transport pour me rendre sur le palier du 114 rue de la Cathédrale.

J’arrive sur les marches de l’entrée principale à 19h50.  À 20h, toujours rien.  L’attente est languissante.  Mon pouls piétine mon estomac.  À 20h15, toujours rien.  À 20h30, encore rien.  À 20h40, je pars.  Je quitte emplie d’une nostalgie avortée.  Je reprends mon souffle avant de reprendre le volant.  Les larmes perlent tant que je crois les voir s’afficher sur le pare-brise.  Il ne pleut pas, je pleure.  J’arrive à la maison, ma maman me voit, comprends instantanément.

Assise lasse sur le balcon, ma mère et moi débreffons.  On en vient à la conclusion que ce n’est pas tout le monde qui a le courage de revisiter des marches si souvent bravées.  Que l’important est que j’y étais, moi, accroupie sur le podium du passé, fidèle à ma parole.  Ma mère me dit : «Ne perds pas espoir.»   Elle a raison.  Je me dois de continuer à chercher cette personne qui, tout aussi loyalement que moi, m’attendra sur un autel.  Le jour où nous nous retrouverons, l’attente aura valu la peine, tout aussi grande qu’elle m’ait été alors.

1st class hobo

Je travaille dans une agence de pub.  La réaction générale quand je partage cette information est  « ouh la la! »  Ouhlala parce que la pub, c’est fancy.  Ce qui l’est un peu moins, c’est que je suis réceptionniste.

Derrière mon joli comptoir blanc immaculé, je suis une imposture.
Comparée  à ces jeunes cools et hips, j’ai l’air d’une hobo.

Ils sont tous propres.  Clean cut.

Ils défilent les tendances actuelles en semblant être au-dessus du monde.  C’est vrai qu’une belle chemise ne peut pas nuire à être audacieux et frondeur.

Elles mangent des salades, et moi des Sidekicks®.

Je suis une petite bête énigmatique, isolée, et robotique.  « Blablabla-nom-de-l’agence bonjour! » en boucle, pour les fins et les fous.  Croyez-moi, j’ai bien cherché comment  intégrer une forme de personnalité dans une telle phrase d’ouverture.  Pas de chance.

L’exercice personnel que m’impose ce travail est tout de même fascinant.  Ici, je ne suis ni flamboyante, ni intéressante.  Je suis remplaçable et aucunement essentielle.  Ça te replace un ego.

Être marginale est autant dévastateur que réconfortant.

Lorsque je quitterai, personne ne s’en rendra vraiment compte…  Peut-être la mère hispanophone.  Peut-être aussi la potelée avec un problème d’ouï.  Sûrement les deux gars de l’entretien.  Sont sales eux aussi.  On s’entend bien.

Je suis née il y a deux mille ans.
Je suis née quand l’électricité était un mythe.
Je suis née il y a deux mille ans, seule dans ma catégorie.
Mais ayant tout compris…  Deux mille ans trop tôt.
Je suis née dans la brume de l’ombre des rêves.
Je suis née dans le Moyen-Âge et les chevaliers, la généalogie en reliure.
Je suis née dans un donjon dragons grandeur nature.
Je suis née dans édredon qui n’était pas faux.
Je suis née dans le rococo.
On m’a apporté des cadeaux.
Pas de rois mages, pas d’ânes, ni d’étoile.
Je suis née dans un hôpital.
Il y deux mille ans.
J’étais enfant.
Deux mille ans plus tard,
Je suis n’ai toujours pas grandi.
Je rôde : palais, châteaux, refuges, taudis.
Je suis née à une époque qui frôlait le futur.
Je suis née dans une boîte de son.
Je suis née avec une guitare comme caleçon.
Je suis née dans la pore d’une mûre.