GP

Un journal pas intime

Corrida à domicile

Mes griffes déchirent la tapisserie du mur de mon salon.
Mes doigts immobiles et congestionnés prolongent mes jointures divisées.
Mon sang skie en moi, pompe comme de l’essence à la station.
Le papier peint chiale.
Mes ongles tombent un à un prisonnier de la cloison.
Un boeuf court vers moi hypnotisé du rouge dans lequel je baigne.
Un taureau de mille livres, de quatre cent cinquante kilos pédale pour m’encadrer dans ses cornes.
Mon sofa devient gradins.
Mon réfrigérateur, le croupier.
On boit et crie.
La grammaire passe à l’espagnol.
Tous veulent me voir au bout de sa fourchette.
Épuisée, je fais face à la réalité:
Je serai steak et lui matador.

Geais bleus

Les geais étaient là.  Ils encensaient le balcon.

Ça sentait les croissants et la cigarette.

Une voix de caverne fait écho dans la plus petite de mes poupées russes : je suis bien.

O2 libérateur

Deux semaines ont passées.  Les mêmes meubles au mêmes endroits.  Les mêmes reliefs frappés de la même lumière.  Les mêmes odeurs accrochées aux mêmes vêtements.
Et étrangement, tout est contrasté.
Dans le même équivalent se découvre un tout autre sens.
La liberté.

J’inspire.
J’expire.

Le même air.  Le même et le plus différent encore jamais respirer.

Ce sera la fin d’une époque.

J’ai rêvé, que tu te momifiais.
Que tu dansais dans des fractions de tissu, des quartiers de mouchoirs.
Que tu te pâtissais, comme un chausson, dans ces chiffons blancs.
Ton lit devenait sarcophage.
Tes calèches, un cortège funèbre.
Tes pyramides, un royaume te rendant hommage.

Du classique sur l’autel récite alors que je lis péniblement.
Je débite ce que j’ai empreint sur un papyrus maladroit.
J’ai une lourde robe noire et des gouttes gravées à mes cernes.
C’est ta dernière symphonie, et tu n’y chante même pas.

César abattu se demande ce qu’il en ai, ce qu’il en sera.
Nous, ses disciples, baissons les yeux et tempêtons sourdement dans nos écharpes.

Nous réussissons enfin à lever les yeux au ciels, et crions en choeur, comme les cordes d’un orchestre qui tremblent sur la même mélodie.
On crie en silence demandant réponse à la suite.

Comment poursuivre si ce n’est que pour embaumer.

Quand j’étais une petite fille, j’avais des robes à poids et je portais du fluo.  J’avais des pommettes coquines et un rire mesquin.  J’avais le pardon de tous.  J’avais l’attention des grands.
Quand j’étais une petite fille, j’avais des pieds qui grouillait comme une chenille.  J’avais des cannes à sucre au lieu des jambes.  J’avais les yeux lustrés et ouverts à l’impossible.
Quand j’étais une petite fille, on m’a promis que je pourrais avoir le monde.  Que je pourrais patiner sur tous les continents, quand et comment je le voudrais.
Quand j’étais une petite fille, j’avais une lampe et un génie.  J’avais le menton haut et les poings combattants.  J’avais un équerre et une immense règle avec laquelle je pouvais mesurer toutes les possibilités d’une vie.

Quand j’étais une petite fille, je ne pensais jamais un jour, devenir grande et perdre mes pouvoirs.

L’immunité ça se forge. (Ah! Ces anticorps!)

Ils élevèrent un fort de grosses pierres amoncelées, de briques de roc.  Ils construisirent une barricade de barbelés abondants.  Ils hissèrent une haie d’honneur d’épines et de meurtrières.  Ils bâtirent des fortifications majestueuses et décourageantes aux intrus.  Ils charpentèrent un pont-levis sans faille et des tours culminantes.
Soldats et ouvriers; protéines en rang : un pour tous et tous pour un.

Outardes et amulettes.

J’ai trop hiberné.  Recouverte d’une peau d’ours grasse et touffue, j’ai dormi et dormi.  Sommeil profond et engourdissant.  J’avais fait mes provisions et m’étais retrouvée en foetus dans une grotte, bien au froid, mais plus au chaud.  Je me réveille enfin, comme une enfant dans une tribu d’indiens.  Je dois passer le rituel ; devenir un vrai, un adulte.  Je chasse un cheval sauvage, l’étrangle et l’égoutte.  Je suis rendu un loup.  Carnivore et désirant la meute, on me pose des lignes de boues sur les joues, comme les footballers, comme ceux qui sont dignes d’avoir traversé le rite de passage.  Je suis rendu un un héron.  Fier échassier migrateur, noble et grand.  Un sage vient poser une plume de bernache dans mes paumes.  On me donne de la chance.  Je la prend.  Je pose la plume de bernache dans mes cheveux et commémore mes ancêtres.  C’est le temps d’apprivoiser le sauvage.  On m’ouvre la forêt.  Je suis prête à affronter l’inconnu, un couteau à la taille, du cuir à mes hanches, et de la terre à ma peau.
Un jour, je serai sur un totem, avec ma plume de bernache, mes dents de loups et mes ailes d’héron.  On contera des légendes, nommera mon nom et mes exploits.  J’aurai aidé mon clan, et guidé les oies.  Taillé des boulots et appris des saules.  Le feu crépitera sous les paroles du manitou alors que les peuples seront assemblés sur des bûches fraîchement coupées.  Je serai héritage et inspiration pour ces jeunes autochtones à la peau foncé qui aurons le désir de dévorer les plaines et atteler les lynxs.
Un jour, je serai fumée de chêne.  Un jour, je serai poussière.  Un jour, j’espère, je serai une bernache.  Un jour, si j’en ai le privilège, je serai la plume de cette bernache, et je pourrai porter chance.

Claque et calque.

C’est un tic qui tape ta tempe dans l’attente
Une idée qui se mets à coulée sans que tu puisses l’arrêter,
Simplement une source qui sape sans cesse tout ce que t’as d’énergie qui failli.
La jalousie.
Paranoïa.
«Papa, papa, aide moi, papa» qui peut peut-être palper de la poupe au présent ces pulsations qui privent.
Pouf et paf.
Visou qui désencre.
«Capitaine, mon capitaine, aide moi, capitaine» à capituler cette rengaine qui captive et m’attire loin du cap.
Braque et débarque.  Renvoi moi à ma baraque béte et béate.
Boum.
Vendredi qui bénit que la semaine soit finie et que soient maudits les lundis aux jeudis.
Crispée comme une coupe de vin qui crie, Shiraz fini, foutu, fichu.
Le tic traque encore et en colère de ma croupe à mon cou en un cassant clignement.
Claque.
Calque.
Lignes tracées d’une destinée mitigée qui ne sait elle doit tricher.
Le plagia ça donne zéro au bulletin.
Ça vaut d’y penser.  Répéter, imiter, compiler, pirater: mène au zéro fatal, mais au pourcentage qui déloge de sa rage.

Tes mains.

(Text dedicated to my sweet little mom; and hers.)

Qu’est-ce qui se cache dans une ride?
Qu’est-ce qui peut bien vivre dans un sillon de peau abattue?
Moi, c’est pas les plis du visage qui m’atteignent le plus.
Se sont les froncements des mains.  Des tiennes.
De vieux ongles, sur de vieilles jointures, sur de vieux doigts, sur de vieilles paumes.

Cet index, aiguille précise qui a chicané, qui a décrotté, qui a indiquer.
Ce majeur, la boussole du centre qui a fait chier, qui a fait bégayer,  qui fait planer.
Cet annulaire, celui sous-estimé qui a subit le «oui je le veux», qui a porté le poids de la coquetterie, qui a été rongé.
Cet auriculaire, le bébé qui a été jugé et apprécié, qui a pianoté.
Et ce pouce.
Ce maître qui trône.  Fort et fier.
Délaissé à la moufle et subordonné à la joue.

À part le coeur, c’est les doigts qui on le plus de vécu.
Se sont ces extrémités mécaniques qui ont reniflé le braille et goûté ce que le yeux ne savent voir.

J’aimerais conserver tes mains.  Les prendre les cuisiner et comprendre peut-être une portion de ce qu’elles ont nicher.  Si je pouvais je les empaillerais comme une médaille, comme un trophée.

Au creux de ces abysses, de ces vallons qui rendent l’expérience de te les tenir si singulière, vivent et dorment les stigmates de ta signature sur notre astre.

Tes mains son le trésor auquel je n’aurai jamais la map, mais je chercherai quand même et avec persistance à apercevoir ce «X» signe du butin, planqué dans les tranchées de cette peau aînée.

Échange commémoratif d’avant, d’avant-hier et d’hier

Monsieur «x» écrit :

C’est fou comment vieillir, c’est plate temps en temps.
Tu regardera ce que j’ai mis en pièce jointe.
Pour me faire verser une larme et me faire rire aux éclats en une page et demie, faut avoir une bonne plume.

(en pièce jointe, des textes d’elle, à une autre époque.)

Madame «y» répond :

La nostalgie est à mon point de vue un des plus beaux états d’âme.
On dit que c’est de la tristesse, la nostalgie.
De la tristesse d’un souvenir présent du passé.
Un conditionnel ou un subjonctif.
Un antérieur ou un plus-que-parfait.
Se sont toutefois et à tous coups, des conjugaisons antécédentes.
Des mémoires qui s’accordent au bon vieux temps.
Une fraction qui vient.  Et passe.  Et se loge, entre le diaphragme et l’aorte.
À quelque part proche des tripes, ils y sont.
Petits, grands, gros.
Tous uniques.  Comme des flocons.
Si le futur justifie l’appréciation des réminescences,
J’espère vivre vieille pour pouvoir ruminer.
Ruminer et m’en rappeler.
Encore.

Encore.
De toi.
De moi.
De nous.
D’une ère révolue qui m’a marqué au fer.
Comme le cul d’un cheval qu’on selle.
Comme le sceau qui cachette l’enveloppe que l’on laisse partir comme une colombe perdue.
Se fû un plaisir.
Un immense.
Qui comme une cicatrice,
Restera là, à jamais.
À toujours.