GP

Un journal pas intime

C’est nous

Toi et moi.
Moi et toi.
Avec le temps, on saisit.
Avec le temps, on apprend et on grandit.
Avec le temps,
Toi et moi,
Moi et toi.

Quand va-t-on enfin être périmé?
Nul ne le sait.

Ta bouche me fait trembler.
Tes doigts, tressaillés.
Je suis bien.  Je suis sous l’emprise de tes pupilles.
Même si c’est un jeu de cartes, un jeu de table ou un jeu de billes,
Je suis bien,
Toi et moi,
Moi et toi.

Compliqués
Et corsés ;
C’est nous!

Peu importe les dispositifs,
Peu importe le négativisme,
Peu importe les éléments relatifs,
Peu importe le scepticisme,

C’est nous.
On le refera,
Encore et sans moue,
Avec peur et tracas.

Et probablement que ça nous apparaîtra
Sans contrecoups,
Sans queue de poisson au bout,
Mais on le sentira.

J’ai confiance.
C’est quand même toi et moi.
C’est quand même moi et toi,
Et un un futur, laissé à outrance.

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On dit que c’est chimique.
On le réfère même aux chamboulements météorologiques.
Coup de foudre.
Un éclair.  Ça fesse.

On dit qu’on a plus de chance de se faire frapper par la foudre que de gagner le million.  Pourtant, c’est dans la même ordre des choses.
La séduction, c’est du poker.
Une mise de départ obligatoire.
Il faut bluffer.  Se préparer à tout gagner.  Et assumer qu’on pourrait tout perdre.
En plus, on doit faire attention.  C’est addictif.
Un amant, c’est le 200$ passé Go.  C’est un bonus, un gain facile.
Le gros lot, c’est pour les chanceux.

Moi, je suis une bonne perdante.  Je suis impliquée donc compétitive, mais, bonne perdante.

Par contre, même si l’important c’est de participer, câlice que ça l’égaie que de gagner.

À nous trois.

Elles sont là.
Elles me suivent pas à pas.
Elles me déchiffrent et me serrent.
Protectrices, comme des mères.

On a ce sentiment d’appartenance
Qu’on ne laisserait tomber même sur la potence.
Fidèles et complices,
Avec ou sans supplices.

Nous sommes mousquetaires
Prêtes à défier pour nos pairs.
Nous sommes, ensemble, Don Quichotte
Prêtes à combattre tous les moulins qui s’y portent.

Inlassablement tissées,
Nous sommes plus puissantes qu’un coffre-fort fermé à clé.
Nous sommes trois, et c’est suffisant.
Pourquoi être plus, si c’est jouissant?

Sorcière à 5 ans.

Je suis une sorcière.
Je suis vicieuse.
Je suis maléfique.
J’ai un chaudron où je cuis des enfants vifs.
J’ai un nez crochu avec plein de verrues.
Je suis perverse.
Je suis hargneuse.
J’ai un balai volant au manche ingrat.
J’ai un chapeau pointu qui écorche les regards disgracieux.
Je glace le sang.
Je terrorise.
Je m’appelle Garance Philippe, et j’ai 20 ans.

Je fais peur.

À ce qu’il paraît, je suis difficile d’approche.
À ce qu’il paraît, je suis bête et inaccessible.
À ce qu’il paraît, je suis d’attaque dans mes propos.
À ce qu’il paraît, je suis cinglante et fermée.

Ma mère a une théorie.
On passe tous par un âge que l’on garde.  Que l’on conserve.  Que l’on empoigne et ne laisse pas tomber.
Ma mère, 57 ans : a 23.
Une de mes meilleures amies , 20 ans : a 16.
Ma tante, 58 ans : a 30.

Ma mère dit que notre comportement, aussi appelé par certains notre personnalité, peut se traduire en un âge mental précis.
Moi, 20 ans : j’ai 5.

On est comment à 5 ans ?  Se rappelle-t-on vraiment ce à quoi l’on aspirait?  Se rappelle-t-on vraiment ce pour quoi on avait des principes?  Si même à l’époque on en avait…  Se rappelle-t-on vraiment ce qui nous faisait frémir ou pleurer?

À cinq ans, on est maladroit.
À cinq ans, on veut l’attention, on parle beaucoup, on se croit plus fort que le monde.
À cinq ans, on est inquiet en zone d’inconnu, on met nos parents sur un piédestal, on chigne quand on n’a pas ce que l’on veut.
À cinq ans, on dit vraiment ce qu’on pense, on ne conçoit pas les conséquences de nos actes, on est ludique.


Avoir cinq ans, et agir propre à notre âge, c’est normal.
Avoir vingt ans, et agir propre à un enfant de cinq ans, on est une sorcière.

La mémoire est une faculté qui oublie.

Le temps  est, à ce qu’il paraît, la « dimension selon laquelle s’opère tout changement».
On s’entend toutefois pour dire que le temps est une variable qui fluctue selon celui ou celle qui l’interprètent.

Le temps composé.  À temps plein.  À temps partiel.  Arriver à temps.  Être de son temps.  Perdre son temps.  C’est le temps ou jamais.  Il est à peu près temps.  Temps de chien.  Le bon vieux temps. Le temps des sucres.

Les gens nous disent quand on teinte «la couleur du mouchoir qui essuie [nos] désillusions» : le temps arrange les choses.

Pour avoir entendu cette phrase plus souvent qu’un bonjour, j’ai réalisé que c’est tout simplement une formule diplomatique pour proférer que la mémoire est une faculté qui oublie.

En 1995, je me rappelle de m’avoir fait annoncer la mort de mon parrain.  Ce jour-là je me souviens que j’avais lu Martine fête maman et que j’étais par terre sur le tapis gris à Laval.
En 1996 je me suis fait donner la fessée par mon père.  Je me souviens que ce soir-là, on mangeait des tacos et des
Ah Caramel de Vachon.
En 1997 mon chien, Gaya, est mort.  Je me souviens que ce soir-là, on a écouté «The X-Files» à TQS, dans le salon de la maison de campagne.
En 2003, mes parents m’ont annoncé leur divorce.  Je me rappelle qu’il faisait incroyablement soleil cette journée-là et que mes draps pendaient sur la corde à linge.
En 2009, je me suis fait laisser par mon copain.  Je me rappelle que ce soir-là, il mangeait du popcorn du
Super Club Vidéotron et que le métro est arrivé au même moment que moi sur la rampe d’embarquement.

La mémoire est une faculté qui oublie ce qui fait mal.  La mémoire est une faculté qui emprunte seulement ce qui permet de continuer.
Sans poursuite, sans perpétuité, on meurt tous un peu.
Imaginer vous rappeler les odeurs des secondes déchirantes.  Imaginer vous rappeler les couleurs du regard de la fin.  Imaginer vous rappeler des sons du dernier claquement de porte.

On ne pourrait subsister.

C’est pourquoi on garde en mémoire les rires qui écorchent la panse et les larmes du régal existentiel. La souffrance, c’est le travail de l’inconscient.  Il la recycle, la récupère, pour finalement l’entreposer.  La placer bien loin, sous les provisions de béatitude.

Le souvenir peut bien être traduit par un tel ou un autre, mais au bout du compte, on raconte plus souvent qu’autrement ce qui nous a fait frémir de volupté et non ce qui nous a fait ruminer le martyre.

C’est pour cette raison que l’on doit prendre le temps de prendre le temps.  On réalise qu’il y a l’ici et le maintenant.  Le passé est pour plus tard, ou pour jamais.  Même lorsqu’on a l’impression d’avoir le poids le plus lourd et le plus accablant sur les épaules, la vie nous saisit et nous rappelle.  Elle nous gifle, nous bouscule, nous caresse, nous trouble, nous empoigne.

C’est à ce moment précis, lorsqu’on lâche prise et qu’on s’adonne, qu’on fait notre stock.  Qu’on encaisse des courtes durées qui comblent.  Qu’une minute de jouissance est une munition de plus.  Et sans s’en rendre compte, on se fait des réserves.  Involontairement, on s’approvisionne.  Il ne suffit que d’une trace de joie pour engloutir une plaie que l’on tranche irréparable.

On juge le capre diem parce qu’on a peur de l’étreindre.
La foi, c’est pas juste du domaine de la religion.  C’est aussi celui du bonheur.

Et pourtant.

Nous sommes une batterie AA.
Tu es le plus.  Je suis le moins.
Nous sommes opposés dans nos composantes fondamentales.
Contrastés.  Différents.
Incompatibles.
Divergents.
Et pourtant…!
Une pile ne peut fonctionner sans son ennemi.
Sans son adverse.  Sans son contraire.

Dans mon code génétique, tu es là.
Mon ADN scande ton nom.
Par gage. Ou par punition.

Mon pouls est régi par ta présence.

Dans tes bras je suis souveraine.
Je suis une majesté.
Je suis, et pour toujours : tienne.
Dans tes bras je suis immuable.
Je suis perpétuelle.
Je suis l’incroyable Hulk.
Dans tes bras je suis opulente.
Je suis douce.
Je suis duchesse.
Dans tes bras je suis astronaute.
Je suis scientifique.
Je suis conquérante.

Et pourtant…!
Quand je ne le suis pas, je suis soumise.
Je suis méconnaissable.
Je suis soucieuse.
Quand je ne le suis pas, je suis une ombre.
Je suis vacante.
Je suis creuse.

Nous sommes discrodants.
Rivaux.
Inconciliables.

Nous sommes une batterie AA pognée dans un vieux walkman.
Pas capable d’évoluer.

Et pourtant.

Seinpathie

Patiente, pianotant des orteils
Fidèle au métronome final
L’acier cadrant son sommeil
Là, face à la gamme terminale

Drapée d’un bleu d’au revoir
Suivant des yeux cette balançoire
Droite, gauche ; avant, arrière
Ses perspectives dièrent

Cette balançoire
Toujours pareille
Qui loge vieux et vieilles
Joues et jambes ivoires

Elle est la reine du bal
Le bal de l’hôpital

Je la croiserai hypocrite
Sur cette balançoire maudite
Chantant l’hymne à la morgue
À la veille du rythme de l’orgue

Une nudité intrigante
Amène ma pitié sur son crâne
Bonnet vide et sourire qui flâne
Sa poitrine est sans fente

Cicatrice sur son cœur
Rassurée par sa main
Elle questionne le Saint
« Pourquoi ce buste de malheur ? »


1er prix 5e secondaire
Concours de poésie 2006 de l’AQPF – hommage à Marie Uguay

«I’m dreaming of a white Christmas»

Ça se travaille tranquillement.
C’est cyclique.
Chaque année.
La canicule s’étouffe.  Les degrés sont en décroissance.
Les cuisses se camouflent peu à peu.
Les sandales se préparent à hiberner.
Les feuilles brûlent et enduisent l’asphalte.
On dirait du crémage sur les trottoirs.
Ça craque. Ça grésille sous les semelles.
On piétine des chips de feuillus.
Les végétaux se passent ensuite le mot.  Il est temps d’être exhibitionniste.
On se réapproprie les frissons.
On réapprend à grelotter.
Le pouce se fait mettre à l’écart, et les doigts s’agglutinent sous les moufles.
Et un bon matin, ça y est.
Le monde est stone.
Le monde est gelé.
Il y a de la coke au sol.

Lobotomisée en maternelle.

Cette fois, j’avais 5 ans.
Premier jour de maternelle.

Ma mère avait pris soin de m’amener choisir mes effets scolaires.  J’avais pointé un étui rose, des crayons roses, des cahiers roses, des ciseaux roses, un sac à dos rose.
C’est justement ma mère qui était la chauffeuse du grand parcours vers l’institution préscolaire tant désirée.

La garderie, j’avais aimé, mais j’avais trouvé  ça monotone.  Les crayons de cire, les siestes, les dessins, les ateliers éducatifs…  C’était bien.  Toutefois, pas assez.  Moi, je voulais conquérir le monde des connaissances.  Je voulais posséder la grammaire, réinventer la lecture, métamorphoser la prose.  Je voulais que les rimes soient friands de mon stylo,  que les feuilles lignées trouvent refuge sous mon poignet, sous ma paume.  Je voulais exploiter la pagination, embrasser les reliures, dicter et réciter les encyclopédies.

À cette époque, je ne savais lire que quelques syllabes et je savais écrire : « Maman ; Papa ; à Maman ; à Papa ; je t’aime Maman ; je t’aime Papa ; je rêve à toi Maman ; je rêve à toi Papa ; de Garance ».

Ma mère se gare.  J’arrache ma ceinture de sécurité.  Je sors.  Elle me suit fidèlement alors que je trotte fièrement devant elle vers mon école.  L’école qui allait m’instruire.  L’école où j’allais devenir une grande personne.  À notre arrivée en classe, ma mère me sourit et sortit.

Le soir venu, ma mère se gara.  Elle n’eut pas le temps de déboucler sa ceinture de sécurité que j’étais déjà à ses côtés dans la voiture.
J’avais le souffle coupé.  Mes expirations bondissaient.  Mes petits yeux rougissaient.  Mes fossettes s’ébouillantaient.  Je crépitais des sons, par-ci par-là, entre deux inspirations hachées.  Mes lèvres bleuissaient sous le poids de mes pleurs.
Ma mère, inquiète, me questionna, m’interpella, m’interrogea.  Moi, je boudais.  Et je pleurais.
Les minutes étaient interminables dans ce stationnement maudit.  Le calme était encore loin, mais ma colère avait généré tellement d’énergie que je succombai à m’affaiblir.  C’est à ce moment seulement que quelques mots ont pu se dérober à mes sanglots : « I will not learn to read.  I will not learn to write.  I hate my school. ».  Ma mère activa la clé et me conduit à la maison.

Elle se gara.  J’ai décapité la ceinture de sécurité et je suis entrée en trombe.  Dans ma chambre, j’ai jeté en hurlant mon sac à dos rose, qui contenait mon étui rose, mes crayons roses, mes cahiers roses et mes ciseaux roses, au fond de mon garde-robe.

À cinq ans, je n’ai ni appris à lire, ni à écrire, mais j’ai appris une grande leçon.
Les ambitions, c’est essentiel.
Les attentes, elles, assassinent l’appétit.

J’aurais aimé être Christophe-Colomb.

J’aurais emmerdé les étudiants, redondant dans les manuels et les examens.

J’aurais eu sous mon aile, le célèbre trio : Pinta,  Nina et Santa Maria.
J’aurais été le con qui baptisa le maïs, le blé d’Inde.

L’été aurait été ma fête, épluchette après épluchette.

Au printemps prochain, je dirai sans doute que j’aurais aimé être Nelligan.

L’hiver aurait été ma fête, et ma vitre, un jardin de givre.