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Un journal pas intime

Catégorie: Écrire pour écrire

Lobotomisée en maternelle.

Cette fois, j’avais 5 ans.
Premier jour de maternelle.

Ma mère avait pris soin de m’amener choisir mes effets scolaires.  J’avais pointé un étui rose, des crayons roses, des cahiers roses, des ciseaux roses, un sac à dos rose.
C’est justement ma mère qui était la chauffeuse du grand parcours vers l’institution préscolaire tant désirée.

La garderie, j’avais aimé, mais j’avais trouvé  ça monotone.  Les crayons de cire, les siestes, les dessins, les ateliers éducatifs…  C’était bien.  Toutefois, pas assez.  Moi, je voulais conquérir le monde des connaissances.  Je voulais posséder la grammaire, réinventer la lecture, métamorphoser la prose.  Je voulais que les rimes soient friands de mon stylo,  que les feuilles lignées trouvent refuge sous mon poignet, sous ma paume.  Je voulais exploiter la pagination, embrasser les reliures, dicter et réciter les encyclopédies.

À cette époque, je ne savais lire que quelques syllabes et je savais écrire : « Maman ; Papa ; à Maman ; à Papa ; je t’aime Maman ; je t’aime Papa ; je rêve à toi Maman ; je rêve à toi Papa ; de Garance ».

Ma mère se gare.  J’arrache ma ceinture de sécurité.  Je sors.  Elle me suit fidèlement alors que je trotte fièrement devant elle vers mon école.  L’école qui allait m’instruire.  L’école où j’allais devenir une grande personne.  À notre arrivée en classe, ma mère me sourit et sortit.

Le soir venu, ma mère se gara.  Elle n’eut pas le temps de déboucler sa ceinture de sécurité que j’étais déjà à ses côtés dans la voiture.
J’avais le souffle coupé.  Mes expirations bondissaient.  Mes petits yeux rougissaient.  Mes fossettes s’ébouillantaient.  Je crépitais des sons, par-ci par-là, entre deux inspirations hachées.  Mes lèvres bleuissaient sous le poids de mes pleurs.
Ma mère, inquiète, me questionna, m’interpella, m’interrogea.  Moi, je boudais.  Et je pleurais.
Les minutes étaient interminables dans ce stationnement maudit.  Le calme était encore loin, mais ma colère avait généré tellement d’énergie que je succombai à m’affaiblir.  C’est à ce moment seulement que quelques mots ont pu se dérober à mes sanglots : « I will not learn to read.  I will not learn to write.  I hate my school. ».  Ma mère activa la clé et me conduit à la maison.

Elle se gara.  J’ai décapité la ceinture de sécurité et je suis entrée en trombe.  Dans ma chambre, j’ai jeté en hurlant mon sac à dos rose, qui contenait mon étui rose, mes crayons roses, mes cahiers roses et mes ciseaux roses, au fond de mon garde-robe.

À cinq ans, je n’ai ni appris à lire, ni à écrire, mais j’ai appris une grande leçon.
Les ambitions, c’est essentiel.
Les attentes, elles, assassinent l’appétit.

J’aurais aimé être Christophe-Colomb.

J’aurais emmerdé les étudiants, redondant dans les manuels et les examens.

J’aurais eu sous mon aile, le célèbre trio : Pinta,  Nina et Santa Maria.
J’aurais été le con qui baptisa le maïs, le blé d’Inde.

L’été aurait été ma fête, épluchette après épluchette.

Au printemps prochain, je dirai sans doute que j’aurais aimé être Nelligan.

L’hiver aurait été ma fête, et ma vitre, un jardin de givre.

Oui à la zone de confort.

J’ai tendance à provoquer.
J’ai une faiblesse, plus forte que moi, à mettre les gens à nu.
Je donne lieu à des malaises sous prétexte que ça me permet de mieux saisir la personne.
Je fracasse l’aire de commodité.  Je disloque le terrain d’aise.

On dit que, au premier échange surtout, l’embarras amène les gens à se dévoiler.  À mettre au premier plan, l’essence de leur individu.

Contrairement aux campagnes publicitaires en politique qui s’affichent présentement, je ne rabaisse pas les gens pour me remonter.  Du moins, je n’interpelle pas mon interlocuteur avec l’espoir de  le déprécier.  Au contraire.  Je les mets à l’épreuve, parfois consciemment et d’autres par réflexe, afin que par la suite, naïvement peut-être, on puisse voir «à qui on a à faire».  Que l’on puisse, avec un brise-glace léger, développer une certaine forme de complicité.  J’initie le tout avec l’espoir que la transparence s’installe, et que la convivialité se rende disponible.
La plupart du temps, je suis perçue inadéquate, insensible, et sur mes gardes.

Depuis deux jours, je suis aux études à nouveau.  Je débute la deuxième année de mon bac.  Je suis à l’école, après près de quatre mois de relâche.
Mardi midi, je suis allée acheter mes fournitures scolaires.  J’étais excentrique.  J’étais enjouée.
Après Bureau en gros, j’étais sur une terrasse avec une copine.  Nous avons, entre une clope et une bière, fait nos coffres à crayons.
Le soir, je me suis couchée à 21h30, après avoir reluqué et préparé mon sac d’école pour le lendemain.

J’étais si bien.
J’ai retrouvé mon petit quotidien routinier.

C’est en posant le fruit cliché de la scolarité, ma Macintosh rouge, au fond de mon sac que j’ai réalisé.
Déclencher des situations de risques, d’obstacles, de dérangement, ce n’est pas tout.  Ce n’est pas l’idéal.

Être dans sa zone de confort, ce n’est pas dangereux.  C’est apaisant.

On perd. On gagne. On perd. On gagne.

On perd nos dents de lait.
On perd notre virginité.
On perd des amis, des amants, des parents.
On perd la vue, l’ouïe, et l’aisance de la mobilité.

On égare, on abandonne, on cède, on laisse.

Chaque fois que l’on perd, une certaine affliction s’enclenche.  Chaque fois qu’elle est conclut, on perd une fraction de mémoire.  On oublie.  On omet.  On désapprend.

Cette perte de souvenir, c’est ce qui justifie de recommencer.

Faut-il tellement aimer pleurer ou faut-il simplement gagner, perte après perte, l’assurance de mieux récidiver?

Harry Potter, à ma façon.

Garderie Brin d’éveil, Laval, 1993.
J’avais 4 ans. J’étais toute petite.  J’étais en premier plan du rang.

Nous avions un rituel.  Chaque après-midi, ou presque, nous allions nous réfugié sur les tapis de sol bleus, assis religieusement en indien.  C’était l’heure de la télévision.

Nous passions de la cafétéria, confectionnant colliers de macaronis, au 2e étage où se trouvait ladite télé.
Toutes les fois, c’était le marathon de la garderie.  On galopait, sans relais, conjurant les obstacles.  Nous pédalions les dalles haletant comme des chiots.  C’était la loi du premier arrivé, premier servit.

Moi, j’arrivais toujours en retard.  J’étais dans les bons derniers, n’arrivant jamais à devancer mes adversaires.  Je n’atteignais pour rien le podium.  Et chaque fois, je ne voyais pas bien.  Je tentais malgré tout de me hisser au-dessus des crânes de mes comparses.  J’étudiais les stratagèmes possibles pour  conquérir quelques centimètres.  Je scrutais les différentes possibilités d’ouverture entre les coudes de mes congénères afin de m’y aventurer.  Rarement j’aboutissais au succès d’ausculter avec aise l’écran.

Ce jour-là, les choses allaient être différentes.
Je m’étais préparée.  J’avais observé les pratiques de l’éducatrice.  J’avais réfléchi aux multiples possibilités de la tournure que les événements pourraient prendre.  J’allais être lauréate de la première rangée, face au téléviseur.

Le moment arriva.  L’institutrice leva la main pour attirer l’attention du groupe, attendit le calme, et annonça l’activité cruciale.

Je bondis et m’élança.  Mes petits membres s’afféraient, concentrés sur l’objectif, sur la ligne d’arrivée, sur : La maison de Ouimzie.
J’étais en tête de file, je sprintais le couloir, et amorçait avec précaution les tournants.  Je m’étais rendue à l’escalier avec une avance considérable sur mes concurrents.  Hop! Premièr, deuxième, troisième marchepied.  Je grippais ardemment.  J’escaladais les marches.  J’entendais opposants se rapprocher.  Mais moi, j’avais gravi.  Ou pour ainsi dire.  Il m’en restait une.  L’étape fatale.

Cette journée-là, je n’ai pas écouté La maison de Ouimzie.

Alors que j’enjambais la phase terminale de l’escalier, mon pied droit ne m’a pas suivie.  Il interrompit brusquement mon élan.  Il alla se fracasser sur le faux marbre et me projeta ventre à terre.  Je dérapai sur plusieurs mètres.
Durant mon trajet de luge corporelle au sol, j’entrevoyais mes rivaux empochant la victoire.
Mon front piocha la patte d’une chaise.  Une patte métallique.

Ce jour-là, je n’ai pas gagné.  Ce jour-là, je n’ai pas regardé La maison de Ouimzie.
Ce jour-là, j’ai eu sept points de suture.

À l’hôpital, je pleurais.  Je chignais.  Pas à cause de la douleur.  À cause de ma défaite.

Les cicatrices sont des histoires.
Les cicatrices sont des témoignages.
Les cicatrices sont des vignettes à souvenirs.

Depuis, j’ai eu plusieurs autres cicatrices.  Certaines sont visibles, d’autres soustraites aux regards. Certaines sont sur mes coudes ou mes genoux. Certaines sont dans mon cortex.  Certaines sont emprisonnées dans une ventricule au centre de ma cage thoracique.

Les blessures de guerres, quel que soit le combat, sont toujours plus facile à contempler après la guérison.
Sur le coup, ce n’est pas une cicatrice.  Sur le coup, c’est une plaie.  Sur le coup, c’est parfois même, la fin du monde.

Ombilic machiavélique

J’ai une fossette au ventre.  Une cavité.  Un trou.  Une petite alvéole bien présente.
J’ai un nid-de-poule sur mon abdomen.
J’ai un antre.  Un terrier sur la panse.
Si on le regarde trop longtemps, c’est magnétique.  C’est envoûtant.
Cette crevasse met sous hypnose si on lui porte trop d’importance.
C’est pour sa que je le farde d’un diachylon.
Je l’enrobe d’une écharpe pour soustraire mes oeillères.
Désapprenons-nous.  Osons.  Scrutons les parages.  Apprivoisons les environs.
Il y a aussi le flanc, la taille, les hanches, la ceinture.
Trop consulter son nombril, ça cause une dysfonction.

Je veux montrer que j’ai des couilles.

On a tous un certain réflexe, surtout lorsqu’on est seul, d’écouter les conversations environnantes.  En attente d’un café, du métro, en file pour un manège : notre ouï se décuple afin de capter les causeries avoisinantes.
Avant-hier, je flânais dans la bouche de Berri-UQAM, direction Montmorency.  Deux hommes discutaient.  Mes oreilles s’y sont prêtées.
L’un d’eux affirmait que fumer, était en fait, inconsciemment, emblématique du pouvoir.  Il relatait la figure du dragon rouge qui crachote de la fumée.  Dragon étant nécessairement, ici, un animal fabuleux et puissant.  Le dragon est aussi, selon plusieurs mythes, une allégorie du démon.  De l’enfer.
J’ai pensé.  On retrouve, sur plusieurs paquets de cigarettes, un icône de force.  Lions, dragons, étalons.
Une clope au bec serait donc, une façon d’évoquer sa supériorité.
En moyenne, les femmes fument, à 20% de moins, que les hommes.
Je fume.  Un demi à un paquet par jour.
Si j’intimide, c’est à cause de mes
king size.

Pouf : Magie

Il y a l’occultisme, l’ésotérisme, les sciences des phénomènes paranormaux, la sorcellerie, l’hermétisme.
Il y a un chapeau haut forme, une baguette et un lapin blanc.

J’ai récemment rencontré, dans le courant des productions Juste Pour Rire, un magicien.  Raphaël le magicien.  Je suis trop vite devenue sa groupie.  Fan du leurre.  Bon public de la tromperie, du mirage.

J’ai une opinion assez sévère sur l’hypocrisie.  Et pourtant, je réalise que c’est moi qui fait l’autruche.  C’est moi qui aime me foutre la tête dans la farce et les facéties.  Je trouve mon échappatoire dans l’abstraction, où l’imaginaire et le concret font la paire d’un trompe-l’oeil parfait.

Je suis d’ailleurs parmi ceux et celles qui ne bombarde pas le magicien après ses attrapes.  Qui ne pose pas de questions sur le pourquoi du comment.
Je suis celle qui souris.  Je suis celle qui a les yeux éclairés et le coeur en confettis.  Je suis celle qui sait que c’est faux, mais qui croit encore plus au vrai de la frime.

Assistantes : au poste!
Sciez moi en deux.
Faites moi apparaître des mouchoirs de couleur.
Soyez mon illusionniste qu’il me reste un peu de positivisme.

Le gros.

Il est tôt.  Je me suis fait réveillé par la sonnerie agressante de mon cellulaire.  Je me fais du café.  Machinalement.  Je bois.  Je vais sur le patio.  Assise.  Une voiture montée, noire délavée accoste le stationnement.  Un sticker d’un petit bonhomme qui fait pipi avec gommé au pare-choc.  Un homme se tire de la place du conducteur, pose ses bottes sales sur l’asphalte.  Il cri.  Aborde son ami et dit, trop fort : «j’sors-tu les affaires du coffre le gros?»
Je me surprends, assise, seule, trop en a.m., a faire une face de dégoût spontanée.  J’articule en sourdine «L-E G-R-O-S».  S’en suit un haussement de sourcils réticent et un rire étouffé de parti-pris.
Deux possibilités se donnent :
a) je suis snob
b) je suis trop facilement porté à juger promptement

EST2010 ; Écriture dramatique1 – Travail de session

(ouverture du rideau, début de la pièce, toujours narrer au public)

Narrateur
Il est 16h55, en plein centre-ville montréalais.  Plus précisément, l’action se déroule au 650 rue Jean-d’Estrées appartement 2104.  C’est au vingt-et-unième étage d’un immeuble de  vingt-et-un étages.  C’est chez son père.  Nous sommes le 23 mai 2008.  La température maximale est estimée à 24.9°C, la température minimale à 12°C et la température moyenne, elle, à 18,4°C.  L’air ambiant de l’environnement premier dans lequel elle se trouve est donc de 20,6°C.  Le lever du soleil s’est fait à 4h16 ce matin-là. Le coucher du soleil, pour sa part, est prévu pour 19h27.  C’est un appartement qui a le titre de condo.  C’est une copropriété.  Quatre immeubles font partie de cette copropriété.  Il y en a un qui tient son entrée sur la rue St-Antoine O.  Le second est sur la rue Des Rivières.  Le troisième est sur la rue St-Jacques O.  Le dernier est sur la rue Jean-D’Estrées.  Cette dernière voie d’accès subit des travaux de réfection routière à l’automne 2007.  Ce projet consistait en la «reconstruction de trottoirs et [en la] réfection de la chaussée […], entre les rues Saint-Jacques et Saint-Antoine.»  avait établi  l’arrondissement Ville-Marie.  Le coût approximatif de ses travaux s’élevait à 230 000$.  L’année de construction de l’immeuble, dit jumelé, sur cette rue est 2006.  La superficie du bâtiment est de 2 817 pieds carrés.
Caractéristiques : Approvisionnement en eau : municipalité, revêtement : briques, énergie pour le chauffage : électricité, allée : pavée, particularités : ascenseurs et vue panoramique.

Fille
Nous sommes aux cinq huitièmes de la journée, au moment où les oiseaux sont tannés de chanter.  Si nous prenons le temps pour une matière calculable, je dirais que l’année est à moitié pleine.  C’est presque le solstice d’été.  Nous sommes au coeur of the little apple : Montréal.  Deux pépins sont en ce coeur, cloîtrés volontairement dans une maison.  Deux pépins dans un nid.  Un nid au centre de la métropole.  Ils siègent haut, hissés à la cime de l’édifice de leur foyer, près des avions qui passent.  Il fait tiède.  Tiède comme quand on a les mains un peu moites.  Tiède comme un gâteau aux bananes après 50 minutes de sa sortie du four.  Tiède, c’est tout.  Le soleil fait sa ronde habituelle.  Il joue à la corde à danser autour du globe.  Faut pas juger les passes-temps.  Le chez-soi, c’est celui du Papa.  C’est le mien.  Mon Papa.

Papa
C’est la fin de l’après-midi, il fait juste assez chaud.  J’ai fini ma journée et je suis avec ma fille à mon appartement.

(retour sur eux-mêmes)

Fille
Papa…

Narrateur (narrer, au public)
Lui, c’est Papa.  Il a 57 ans.  Il est grand et chauve.  Il est psychologue et réconfortant.  Il aime le tofu, mais ne recycle pas.

Papa
Oui ma chouette…

Narrateur
Elle c’est sa fille aussi appelée «Chouette».  Elle a 24 ans.  Elle est étudiante.  Elle est de grandeur moyenne.  Elle aime l’argent, les percussions, et la lasagne gratinée.

Fille
Papa… tu crois que je suis bipolaire?

Papa
Non.

Fille
J’aimerais être bipolaire.

(moment)

Papa
Et pourquoi cela?

Fille
Si j’étais bipolaire, je pourrais plus aisément déresponsabiliser.

(moment)

Fille
Je pourrais blâmer, du revers de la main, et yeux bâillonnés, tout.  Tout, sans pour autant en ressentir les conséquences.  Je ferais des crises sur mon lithium, des psychoses et je ne pourrai alors me reprocher d’agir comme j’agis.

Papa
Ce n’est pas une condition agréable être bipolaire.

Fille
Je sais.

(moment)

Fille
Papa…

Papa
Oui ma Chouette…

Fille
Je me sens toute seule.  C’est comme si, de plus en plus qu’on vieilli, de plus en plus qu’on est seul.

(Papa la regarde au dessus de ces lunettes et s’allume une cigarette)

Narrateur (narrer, au public)
Papa fume des Matinées king size issues de la société Imperial Tabacco.  Selon le livre « La Guerre du Tabac » par Rob Cunningham, publié en 1997 : « Impérial vend également Matinée, la troisième en importance des familles de marques de la compagnie, ainsi que les cigarettes Cameo, Peter Jackson, Avanti et Médallion. ».

Fille
Tu comprends?  Je sais pas… C’est comme si, plus on grandit, plus on réalise à quel point on est fondamentalement seul.  On dirait que peu importe ce que je puisse faire, je suis en quarantaine.  Je suis solitaire, mais pas par choix.  Je suis seule et… je suis vide. (temps) Mais pas le vide cliché là.  Vraiment vide.  Comme si mes tripes étaient en vacances et que mes veines s’étaient déshydratées.  Je sais pas Papa…  Je trouve ça difficile.  On ne peut pas se fier sur personne.  À part nous me diras-tu… Mais c’est con.

Papa
Ma chouette, la solitude c’est comme l’expérience.  C’est la chose que tu as 2 secondes après en avoir de besoin.

Fille
La chose qui me fait le plus peur ça serait de me retrouver, dans une pièce close, blanche, sans artifices : seule.  Être confronté à moi-même pendant des heures.  Ne pas savoir comment agir avec moi ou comment me traiter.

Narrateur
Souvent, par moments mitigé, Papa se lève, sans dire une parole, et va se chercher soit :

.         .           a)            une bière et des noix d’acajou

.         .           b)            un verre de lait et des biscuits

Une corrélation entre son humeur et son alimentation n’a pas été faite. Il revient à la table après avoir laissé sa fille en brouillon.  S’assoit.

Papa
T’en veux?

Fille
Non merci…

(temps)

Papa
Je me suis réveillé aujourd’hui, ce matin, vers 6h40.  Je me suis levé et me suis cogné l’orteil sur le coin du lit de bois massif.  Ta belle-mère a ri.  J’ai sacré.

(narré au public)

Fille
Fuck.

Papa
Calice de tabarnack.

(retour sur eux-mêmes)

Papa
Tu t’es déjà cogné l’orteil sur le coin du lit?

Fille
Oui…

Papa
Alors, tu comprends ce que j’ai vécu?

Fille
Oui.

Papa
Voilà.  Eh bien, c’est toujours comme ça.  On saisit.  On conçoit.  Mais on ne peut pas vivre exactement, aux variables près, ce qu’un autre vit.  Tu ne peux pas sentir le pouls qui a éclaté dans mes orteils et la chaleur qui a envahi ma peau.  Même si je te le décris, le plus précisément possible, ce sera toujours toi qui transformeras l’idée et l’évènement dans ta tête.  Le caractère récurrent d’évènements communs amène l’empathie ou la compassion.  Toutefois, la subjectivité construit un fossé d’angles de vue infinis.

(narré vers le public)

Narrateur
Raymond Queneau, écrivain français, dramaturge, et membre actif de l’OuLiPo, publia en 1947 un ouvrage intitulé «exercices de style».  Dans cette oeuvre, Queneau raconte la même histoire de 99 façons différentes.

Papa
«Everything is in the eye of the beholder» – Sadi Ranson-Polizzotti.

(retour sur eux-mêmes)

Fille
Papa, je comprends ce que t’essaies de m’expliquer, mais quand même, ce n’est pas un peu triste?  Ce n’est pas dommage de réaliser, à un moment ou un autre, qu’en fait, personne ne saisira jamais vraiment qui on est.

Papa
C’est faux.  Plusieurs gens auront la prétention de croire qu’il te saisiront, pour ce que tu es vraiment.  Pour ce que tu es vraiment pour eux.

Fille
Moi j’aime pas ça.  Je n’aime pas savoir que peu importe, je serai toujours la seule à me comprendre.  Et même là… J’ai l’impression qu’il y a une multitude de points de vue qui me forme.  Je ne suis pas un organisme unicellulaire.  Une cellule, un fonctionnement.  Pas d’osmose, ni de cycles, de sublimation, de transformation.  Toute ma constitution à l’unisson pour ma seule et unique cellule.  Ça serait plus simple.

(narré au public)

Narrateur
Sous-ensembles d’élément Fille1 :
Fille 1.A. : douce, généreuse, gentille, compréhensive.
Fille 1.B. : vulnérable, sans cuirasse, susceptible.
Fille 1.C. : caustique, froide, trop confiante, rigide.
Notez bien : l’ordre n’est qu’une façon de les classer.  Aucune conclusion à tirer de la suite non logique de leur archivage.

Fille (s’adressant au narrateur)
J’ai bien plus de facettes que ça.

Narrateur
C’est une synthèse.

Fille
Une synthèse falsifiée.

Papa
Ma Chouette, c’est une vulgarisation, c’est tout.

Fille
Une banalisation tu veux dire!  Papa, t’es pas d’accord avec lui?

(Papa la regarde de nouveau au dessus de ces lunettes et s’allume une autre cigarette)

Papa
Voilà ma Chouette… C’est ça qu’il faut que tu comprennes…  Lorsque tu arriveras à être authentique avec toi-même, de façon intrinsèque, peu importe, ce que les gens affirmeront ou penseront de toi t’affectera beaucoup moins.

Fille
Oh… D’accord.  Je me plongerai, dès ce soir, le nez dans un ouvrage ridicule.  «Bouillon de poulet pour l’âme» ou une autre niaiserie du genre. (au public) Je vais la manger au complet la carcasse du poulet s’il le faut. (retour sur eux-même)

Narrateur
La compagnie Lipton a lancé en 1941 sa soupe poulet et nouilles.  Ingrédients : nouilles de blé, sel, extraits secs de sirop de maïs, gras de poulet, amidon de maïs, protéine de soja/maïs/blé hydrolysée, glutamate monosodique, huile de palme modifiée, huile de canola, poulet cuit séparé mécaniquement et déshydraté, poudre d’oignon, arôme, épice et extrait d’épice, persil séché, guanylate disodique, inosinate disodique, acide citrique, extrait de levure et sulfites.  Peut contenir des traces de substances laitières.  Cette soupe est reconnue pour son effet réconfortant lors des courtes quarantaines de grippes.
En 1993, la compagnie Health Communications, Inc. se met a publier de la soupe pour l’âme.  Ce sont les éditions Béliveau qui en fait la traduction et le publie au monde québécois.  Leur slogan : «88 histoires qui réchauffent le coeur et remontent le moral».

Fille
Ça ne réchauffe pas le coeur.  Ça l’anesthésie.  Ça l’endort.  Ça le bourre de phrases préconçues qui, selon des études hippies, sont supposées, nous redorer l’estime.  C’est pas en prenant un bain dans du spaghetti et des ailes de poulet que je vais soudainement me sentir harmonieuse avec mon alter ego intérieur.

Papa
Franchement.  Relativise un peu.  Il y en a pour qui ça fonctionne.  D’autre, c’est du jazz, ou un après-midi de soleil.  Certains c’est un bon repas copieux entre amis et pour d’autre, un vieux classique en noir et blanc.  Si pour toi le Lipton intellectuel ne marche pas, vas-y pour autre chose.

Narrateur
Moi je n’en ai pas besoin.

Fille
Bravo.

Narrateur
Je n’ai pas besoin de catharsis.  Je n’ai pas besoin d’extériorisation, de libération émotionnelle.  Rien n’est refoulé.  Rien n’est traumatisé.  C’est les gens faibles qui en ont besoin.

Fille
Depuis quand t’as une opinion toi?

Narrateur
Depuis que tu badines sur ton sort.

(moment de silence)

(narré au public)

Narrateur
Il est 17h17.  Vingt-deux minutes de conversation ont été écoulées.

Fille
Il devrait avoir une convention qui fait que ce n’est que l’ébène qui a de la bile noire.

Papa
L’impuissance d’un père envers sa fille est la torture la plus efficace.

Narrateur
Il est 17h19.  Dans deux heures et huit minutes, la réalité frappera de nouveau.  À 19h27, tel que prévu, la Terre ne s’arrêtera pas de tourner, n’arrêtera pas de tourner autour des angoisses et le soleil se couchera.